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mardi 3 mars 2020

Cheval

Je l’aperçois dans le soleil couchant, marchant d’un pas lourd. Ses sabots soulèvent des petits nuages de poussière qui s’évaporent aussitôt. Mon frère et moi courons vers lui. Ses muscles luisant de sueur brillent à la lumière. Rien ne peut arrêter cette masse qui, d’un pas fatigué, va rejoindre l’écurie. Mon père l’a dételé dans le champ et le cheval revient tout seul à son logis. Nous, enfants, dansons autour de lui mais rien ne perturbe la bête à part les mouches qui l'harcèlent sans arrêt. Il avance, bougeant la tête, renâclant et fouettant de sa queue, son pas est imperturbable, volontaire et décidé ; quelle puissance maitrisée ! Une odeur forte de musc et de sueur se dégage du percheron ; il a travaillé toute la journée.

Nous sommes dans la deuxième moitié des années cinquante.La vie est en train de changer dans ce monde de paysan. Cet étalon est le dernier, la modernisation arrive (au grand galop !) avec ses engins; je sens comme une nostalgie déjà. L’animal ne sera pas d’accord, son inutilité va lui poser des problèmes.

L’autre jour j’ai rencontré un type en costume cravate ; j’en avais vu en ville mais là dans la ferme avec ses chaussures cirées il détonait ; je m’attendais à ce qu’il demande son chemin. Après enquête c’était un commercial, un représentant en machine agricole. Il venait vendre un tracteur. On a eu un beau calendrier avec une Pin-Up et des machines rutilantes, c’est vrai que cela fait envie d’en posséder une (machine car je n’ai pas l’âge pour la femme qui est sur la photo) mais à quel prix?

Dans le champ les fenaisons tirent à leur fin, l’air embaume de cette odeur d’herbe séchée que le vent du sud amène vers la maison. Deux hommes et une femme soulèvent de grosses boules de foin et les laissent tomber dans le chariot, puis roulent de nouvelles charges sur l’herbe coupées. L’attelage avance doucement au fil des andains. Le pré se vide de sa couleur grise argentée pour laisser place au vert humide.

Le monde agricole bascule, la mécanisation est en route, inexorable, ceux qui ne vont pas suivre vont s’éteindre à petit feu. Les industriels et les banques l’ont compris depuis un bon bout de temps, ce monde aura besoin d’eux. La force paysanne va être une nouvelle clientèle et une manne.

Le soleil, à son zénith, est déjà accablant, les ouvriers rentrent ; la sueur et ses relents aigres envahissent la cuisine. Pas rare de voir une tablée de huit personnes, commis, homme de journée, bonne et voisins; tout ce beau monde va assister au festin de la mi-journée, ici les calories sont nécessaires et la chair est grasse et ruisselante. Le cidre malgré son peu d’alcool va tourner un peu la tête des invités et installer une bonne humeur générale. L’heure est à la communion et les commentaires vont bon train sur la vie du village. Puis au signal du maitre de maison tout le monde repart casquette ou foulard sur la tête.

Les machines arrivent, l’écurie devient garage. Petit à petit les fermes sont désertées; les commis et hommes de journée vont à l’usine faire les trois huit. Ils seront mieux rémunérés d’ailleurs et auront les congés payés. Le maitre de maison se retrouve seul, il n’est plus vraiment son patron. La banque n’a d’agricole que le nom et il faut travailler pour payer les traites, c’est un autre rythme à prendre. Le travail en lui-même est moins pénible mais les cadences s’accélèrent, les machines ne se reposent pas.

Au loin dans le soleil couchant un moteur emplit le soir de son bourdonnement. La journée s’étire lentement, l’ombre de la nuit s’avance. Le cheval, dans son enclos, dresse l’oreille et attend le retour de son maitre.

mercredi 17 juillet 2019

Ainsi va la vie.

Il fait chaud sous le soleil qui tape sur la tête malgré la casquette épaisse. Marcel travaille aux champs, son père l’a mis à quatorze ans comme commis dans une ferme. Il respire la santé après quatre ans de travaux de force en plein air. Apprenant son métier au fil du temps. Il aime les bêtes et travailler la terre.

Mais Marcel est préoccupé, il veut marier la Denise et il lui faudra gagner plus d’argent. Ce n’est pas son salaire de misère qui fera vivre le couple. Alors il y a l’autre solution. L’usine. Tous ses copains y vont ,surtout à l’usine d’amiante où on paie plus qu’ailleurs. Les avantages sont nombreux, toucher son salaire quoiqu’il arrive, avoir des congés et payés en plus ce qu’il a du mal à comprendre; sa vie sera réglée; plus besoin de regarder le ciel pour voir ce qu’il lui réserve.
Donc demain il prendra son vélo et descendra dans la vallée pour y rencontrer le nouveau contexte de sa vie professionnelle.
La paie est bonne. Lui et sa femme peuvent faire des projets. Ils vont à la banque pour contracter un emprunt qui leur permet d’acheter une petite maison à l’orée du bourg. Doucement la vie prend ses marques, lui, régulier dans ses horaires, part et revient du travail pendant que Denise s’occupe de la maison et s’entraide avec ses amies. Le soir, en montant la côte raide de la vallée, Marcel fait des projets dans sa tête, il est heureux et rien ne peut gâcher son bonheur.

Il lui a bien fallu s’habituer à la chaleur de l’usine, surtout à cette poussière suffocante au début, maintenant c’est devenu sa compagne de travail, cette poussière il l’a ramène même chez lui et sa femme a du mal à laver cette poudre grise. Mais ce n’est pas ces petits inconvénients qui entament la joie de notre homme. Les jours passent succédant aux mois et aux années. Un bébé est venu animer la maison.
La montée est de plus en plus difficile, Marcel s’essouffle plus rapidement, le poids des ans sourit-il optimiste même si une toux insistante vient troubler sa quiétude. Une rumeur commence à poindre dans le village, deux hommes arrivant à la retraite sont morts malades des poumons, ils travaillaient à l’usine de Marcel. Ce dernier se dit qu’ils n’étaient pas si robustes que cela ; ils buvaient aussi pour étancher toute cette poussière accumulée dans leur gorge. En haut de la vallée, quand le vent vient de l’ouest, on sent parfois l’odeur que disperse cette brise, « l’odeur du Roqueret dit-on! » lieu où est implantée l’usine.

Les rumeurs circulent mais on ne dit pas de mal d’une entreprise qui donne du travail à la majeure partie de la région et permet au bourg de se développer. Marcel devient de plus en plus sombre, le matin il a des quintes de toux en se levant. Sa femme s’inquiète. Cette poussière semble avoir raison de l’optimiste de l’homme; en fait de compagne elle devient petit à petit une ennemie à son bonheur. Un jour il se décide d’aller voir son médecin. Ce dernier lui rétorque que c’est un mauvais passage qu’avec un peu de sirop ça va passer. Ce praticien voit passer de plus en plus de gens comme Marcel mais il ne cherche pas à comprendre les raisons; se ralliant à l’opinion publique comme quoi l’usine fait vivre le village. Dans ce monde d’origine paysanne et chrétienne on ne critique pas ceux qui donnent du travail aux populations.
De plus en plus de personnes meurent de ce qu’on n’appelle pas encore le cancer de l’amiante. Dans le village il était de coutume de dire « les gars de l’usine passent rarement la première année de retraite ! » Comme si le mal à l’intérieur des corps se révoltait pour un besoin d’amiante.

Si je raconte cela aujourd’hui c’est que je suis tombé sur l’interview d’un type qui a fait un documentaire sur l’amiante. Il est parti du journal intime de son père retrouvé une dizaine d’année après la mort de l’auteur. Son père ne bossait pas à l’usine, il était instit puis proviseur, son amiantage (mot vulgaire !) il l’a eu dans l’école où il travaillait. En échange d’aide financière on lui a demandé le silence sur le lieu.
Il y a deux ou trois ans en prenant le train j’ai croisé des gens qui parlaient du pays, je les ai accosté pour leur demander d’où ils étaient ; c’étaient des syndicalistes de Condé-sur-noireau ils venaient régulièrement à Paris négocier des indemnités pour les amiantés. Le grand public a commencé à en entendre parler dans les années 70. Des chercheurs de l’université de Jussieu à Paris se plaignaient de poussières qui venaient troubler leurs expériences chimiques. Il a fallu attendre encore 20 ans pour que le scandale éclate vraiment et que l’on s’aperçoive que les industriels et experts à leurs bottes savaient mais ont continué à exploiter et nier la dangerosité de ce produit. Je n’ai pas le courage de parler de ces criminels impunis.

Et le Marcel dans tout ça ? Vous me direz ! Il a profité de sa retraite étant pris assez tôt pour que l’on sauve un de ses poumons. Accroché à sa bouteille d’oxygène, il regardait les paysans travaillant leurs champs en se disant, avec un soupçon de regret, « ainsi va la vie ! ».

mardi 29 janvier 2019

Le temps

Contre un mur de la pièce s’érigeait une horloge comtoise. Petit, elle me semblait géante. Fallait-il que le temps, à l’époque, ait de l’importance pour qu’on l’honore du plus beau meuble.

Je perdais mon temps à écouter le tic-tac égrenant les secondes ; laissais mon imagination voguer au rythme du balancier doré.
Je partais dans des songes sans histoires réelles, seulement un voyage dans le temps. Il était bon de se poser en se ressourçant au son de l’écoulement du temps.

Maintenant où on n’a plus le temps, d’ailleurs plus d’horloge comtoise. On court après des minutes à jamais perdues. Le temps n’a jamais eu autant d’importance et on ne le prend pas. Peut-être faudrait-il retourner le sablier de notre vie pour retrouver le bon rythme.

Que de temps perdu à essayer d’en gagner!

La réalité revenait vite quand le carillon sonnait. Nous n’étions pas surpris, juste avant, le ressort nous indiquait que le son cristallin allait emplir la pièce, scandant les heures passées.
Les gens installés venaient de vivre, à leur insu, un moment. En communion ils prenaient conscience qu’un peu de leur vie s’était dissipé.
La nostalgie du temps perdu n’avait pas le temps de s’installer car le son, après avoir percuté les murs en écho, s’évaporait laissant le tic-tac reprendre son lent écoulement inexorable.

Plus le temps a de l’importance plus les horloges se réduisent, comme si l’on ne voulait pas entendre le temps s’en aller. La musique des secondes s’envolant nous manque pour prendre conscience de la fréquence à laquelle bat notre vie.

Dans le temps on avait le temps !

Si vous avez pris le temps de me lire, merci ! J’espère seulement que vous n’aurez pas perdu votre temps.

Une des plus grandes libertés, c’est d’avoir le temps de faire les choses.

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mercredi 19 décembre 2018

Ultime voyage

Je roulais doucement, dans un silence pesant. Mes passagers ne disaient rien, je faisais attention à eux, évitant les trous, prenant les virages lentement afin de ne pas trop les secouer. Je voyais le soleil poindre en haut de la colline et ça m'inquiétait.

Tout a commencé ce matin.

Je revenais des vaches comme on dit avec ma femme et le commis. Elle était là assise sur la margelle du puits devant la maison. Tout de noir vêtue comme sont les vieilles en général mais là son habit signifiait autre chose.
- Bonjour Henri déclara t-elle d'une voix rauque.
- Bonjour Germaine répondis-je, entrez prendre un café!
La faim commençait à me tirailler, levé depuis 3 heures avec un seul café dans l'estomac. Une fois installés à la grande table en chêne de la cuisine, après les conversations d'usage sur le temps et les récoltes, germaine enchaine:
- Henry tu sais le malheur qui m'arrive!
Ce n'était pas une question car tout le bourg avait appris la nouvelle la veille au soir à savoir que la fille de Germaine et son gendre avaient eu un accident de voiture. Ils étaient tombés dans l'orne, le fleuve qui se jette dans la Manche.
- Oui Germaine mes condoléances dis-je.
- Ma fille et mon gendre sont restés au village à une trentaine de kilomètres d'ici tu es un des seuls à avoir une voiture, j'aimerais que tu viennes les chercher avec moi et les ramener dans ma demeure avant l'enterrement.
- C'est pas rien ce que vous me demandez là Germaine, je n'ai jamais transporté de corps! ça se prépare!
- Je le sais bien mais là nous sommes pris par le temps et ça presse; je veux les veiller ce soir avant la cérémonie de demain.
- Laissez-moi manger un morceau et on se met en route.

Après m'être restauré et avoir mis le nécessaire dans la voiture nous sommes partis. Nous avons pris la route de la suisse normande, ainsi appelée par le paysage vallonné et vert ressemblant à la Suisse. Germaine restait muette; je me demandais comment entamer la conversation. Rien ne me venait à l'esprit que des choses banales et futiles vu le contexte. Elle était digne comme la plupart des gens de la campagne. On ne laisse pas apparaitre les émotions; ce n'est que lorsqu'on a rejoint le fleuve qu'une larme a coulé sur son visage suivant les rides de sa vie de labeur.
- A fallu que ce fleuve me prenne les deux vies les plus chères déclama t-elle
- Je sais Germaine je ne peux que vous aider dans votre malheur, je ne pourrais pas vous soulager.
- Merci c'est déjà bien de m'aider

La route sinueuse défile devant nous,le printemps a repeint le paysage et l'air sent le renouveau. Une heure après notre départ nous arrivons à destination.
- Ils sont à la mairie m'indique Germaine.
Une fois sur les lieux il nous fallut aller chercher le maire qui travaillait dans son champ, s'en revenant à pied il nous raconta comment se sont passés les événements. Vers l'angélus un pécheur au bord de l'orne entend un coup de frein et voit une voiture plonger à une centaine de mètre de lui. Il court sur les lieux tout en disant à un passant d'alerter les pompiers. Quand il arrive, la voiture n'est presque plus visible, il se dévêt et plonge, mais ce n'est pas un bon nageur. A plusieurs reprises il essaie d'atteindre la voiture et au bout d'énormes efforts il y parvient, malheureusement il n'arrive pas à ouvrir les portes ; les personnes à l'intérieur sont inconscientes. Après dix minutes le pécheur renonce, les pompiers arrivent 30 minutes plus tard et ne peuvent que remorquer la voiture sur la berge. Les gendarmes constatent le décès des deux passagers et ayant trouvé les papiers avertissent le maire du village de Germaine. En attendant les corps ont été entreposés dans la salle de mariage de la mairie. Arrivant dans la pièce nous voyons les deux corps allongés sur des tables. Les corps enveloppés dans des draps blancs furent installés sur les sièges arrière de ma voiture.
Et nous voilà reparti avec la macabre compagnie!

Je jette de temps en temps un coup d'œil dans le rétro à un moment je vois les corps qui se sont rapprochés comme pour ne plus se quitter dans leur nouveau monde. J'aperçois donc le soleil poindre à l'horizon et me dit que s'il fait trop chaud la ventilation ne suffira pas et se sera une catastrophe en arrivant. Germaine elle, parait soulagée d'avoir retrouvé ses enfants, ses traits se détendent et le sentiment du devoir accompli lui épanouit le visage. Devoir accompli pensais je! Pas encore, l'expédition commence. Ma vitesse réduite me fait l'honneur des avertisseurs, et une file de cinq ou six voitures se forme derrière moi à cause de la sinuosité de la route. Avec les klaxons on pourrait croire à une procession de mariage pensé-je en souriant malgré moi. N'en pouvant plus je me mets sur le bas-côté pour laisser passer les voitures. Je décide d'accélérer un peu, je ne peux avoir un cortège derrière moi.
- On pourrait peut-être dire une prière réclame Germaine rompant le silence.
- Dites ce que vous voulez mais moi je conduis je ne connais pas de psaume. Je préfère que vous le fassiez tout bas afin que je reste concentré.
Malgré mes recommandations j'entends ma passagère psalmodier des invectives moitié latin moitié patois tout cela accompagné de signes de croix. J'ai toujours eu du mal avec les bondieuseries, j'ai tellement vu de choses, je me dis que le destin de l'homme lui appartient et qu'une fois mort on est mort un point c'est tout. Mais je laisse la femme se réconforter avec tout ce qu'on lui a appris.

Au loin j'aperçois des motards de la police et pense que les ennuis ne sont pas finis.

Un gendarme me fait signe de me ranger sur le côté de la route. "Contrôle des papiers ordonne-t-il!"
- Vous transportez quoi sous ses draps derrière ?
- Deux cadavres que je remmène à la maison.
- Deux cadavres? Mais vous n'avez pas le droit, vous avez des papiers en règle pour cela?
- Ben non on ne nous a pas dit et de plus le temps presse.
- Le temps presse plus pour ceux-là en tout cas répond-il! avec sa logique administrative.
A ce moment la radio sur la moto se met à crépiter il court et prend le micro. Un instant après il revient vers nous.
- vous avez de la chance une urgence je dois partir; allez-y!

De la chance pensais-je il se moque de moi.
- Ces poulets ils sont toujours là pour embêter les braves gens déclame Germaine.
- Bon! Ils sont là pour faire leur boulot.
On arrive à la grande ville.
- On pourrait s'arrêter boire un verre Henri il fait soif!
- ça va pas Germaine on ne va pas laisser les corps seuls dans la voiture vous perdez la tête!
- Je disais ça moi, c'est pour vous; pour vous remercier.
- Comprenez que la chaleur arrive et qu'il faut déposer les corps le plus rapidement possible.

Je continue la route dans un silence. Germaine semble vexée. En fait ce voyage semble lui plaire, elle n'est plus seule et cela rompt la monotonie de la vie qu'elle mène.

Arrivé à destination je me coltine les deux corps et les étend sur leur lit. On les dirait endormi. C'est ce qu'ils sont, endormis à jamais côte à côte. Germaine pleure dans sa cuisine en préparant le café.
"Je n'ai même pas quelque chose à vous donner à manger"
- Vous inquiétez pas va! Je ne suis pas loin de la maison.
- Vous allez pas me laisser seule avec ces deux-là!
- En passant je vais voir Gustave il va venir avec sa femme.
- Je vous remercie d'avoir fait tout ce chemin avec moi je n'aurais pas pu le faire et je vous en suis     redevable.
- Redevable de rien si on ne se sert pas les coudes quand il y a un malheur où va le monde? Pleurez vos enfants et laissez les autres faire le reste.

Je sors. Le soleil est à son zénith me redonnant le courage pour partir finir ma journée.

Le soleil est la vie derrière moi est la mort.

mardi 13 mars 2018

Les Jeudis

Les Jeudis nous allons à pied chez mémère Germaine, ma grand-mère paternelle, pour manger des crêpes. Nous avons trois kilomètres à faire. Soit par la route, soit à travers champs. Si en cours de route nous rencontrons des gens nous les saluons car nous sommes bien élevés et très polis. Nous avons intérêt, tout le monde se connaissant, si nous ne disons pas « bonjour » les nouvelles vont vite. Les premières fois que je suis allé en ville je ne savais pas comment me comporter quand je croisais quelqu'un sur le trottoir j'avais envie de lui dire bonjour mais on ne faisait pas cas de moi. Une anecdote : en arrivant au bourg un avion à réaction est passé au-dessus de nos têtes, Jacqueline avait eu peur, elle nous dit qu’elle avait failli faire dans sa culotte et cela avait déclenché un fou rire collectif. A cet instant nous croisons un monsieur qui avait une malformation à la tête, il a cru que l'on se moquait de lui et nous a sermonné; nous étions très embêtés de ce quiproquo car loin de nous de se moquer, j'étais déçu que cet homme puisse penser que nous étions méchants mais c'était peine perdue d'essayer de lui expliquer, les faits étaient contre nous et chacun est parti de son côté.

Ma grand-mère a perdu son mari très tôt mon père n’avait que deux ans. Elle a donc élevé seule ses enfants sur une ferme. Elle habite le rez-de-chaussée d’une petite maison de deux étages. Le premier est occupé par mon oncle Émile, ma tante Marie-Louise et mon cousin Jean-Claude qui résument toute ma famille. Mémère Germaine est un peu plus jeune que mes autres grands-parents, plus jeune de caractère aussi. C’est une personne frêle, ses deux enfants font chacun un peu plus d’un quintal, on peut se poser la question « comment un personne si petite a pu engendrer deux enfants pareils ; faut dire que son mari était un grand et bel homme. A soixante-dix ans elle est encore souple, si vous la cherchez il n’est pas rare qu’elle soit dans le jardin en train d’arracher quelles qu’herbes ; pliée en deux à travers les choux vous ne voyez que son postérieur dépasser. Elle se targue de pouvoir encore passer une jambe par-dessus sa tête. J’aime bien cette personne, elle est attentive aux jeunes et si j’avais été habitué je l’aurais prise dans mes bras. J’ai du mal à imaginer sa vie dans un monde masculin, elle seule. Si mon père et ma tante sont des bosseurs on peut comprendre qu’ils ont été formés jeunes.

Les crêpes sont un régal, elles sont faites de farine de blé ou de sarrasin. Nous les saupoudrons de sucre où étalons de la confiture faite maison. Nous pouvons en manger six ou sept pendant le repas. Les produits sont du terroir, la farine vient du blé du champ voisin, les confitures faites des fruits des arbres du jardin, le cidre des pommes que nous avons ramassé, le lait bien sûr de nos vaches, les œufs de nos poules et je pourrais continuer. Seul le sucre n’est pas de notre production.
Nous passons Noël chez cette grand-mère, ma tante habitant à côté fait la cuisine, elle est cuisinière de métier et c’est avec elle que j’apprends à aimer la bonne chair. Nous sommes tout ce qui compose notre famille donc dix à table. Les repas sont interminables, les menus conséquents. Pour nous, enfants, c’est un peu long surtout que l’on doit bien se tenir à table ; mon père est intraitable sur ce fait. Les cadeaux ne sont offerts que le matin suivant ; des cadeaux simples mais l’émerveillement est compris. Je me rappelle un camion vert, plusieurs années plus tard il me semble me souvenir de l’odeur. Le plaisir d’ouvrir le carton fait partie du cadeau et je suis heureux ces jours-là.

Mon seul et unique oncle Emile, est chef d'entreprise de travaux publics, c'est le grand copain de mon père surtout pour la chasse. C’est un personnage attachant et marrant, il a toujours le sourire et fait souvent des blagues. Avec lui je pense que la vie est facile, qu’il faut s’amuser, ne pas s’encombrer de principes ni de retenues. C'est avec lui que j'ai appris à rire.
Mon oncle a un associé et à eux deux ils ont construit une baraque en bois sur une dune au bord de la plage et mes premières vacances en dehors de chez moi, je les passe là-bas. Nous sommes à 20 mètres de la mer à marée haute et la nuit nous dormons bercé par le lent mouvement des vagues venant s'échouer sur le sable. Maintenant on n'a plus le droit de construire une cabane comme cela C'est magique ces balades le long des flots au soleil couchant, les phares balayant la mer à leur rythme différent comme cherchant quelques pêcheurs égarés. Des images de lieux infinis me viennent. J’ai envie de voyages, de contrées lointaines avec des plages de sable fin, des palmiers. Le monde m’appartient. Rêveur!!! Ces jeux dans le sable, ces soirées à quatre sur des matelas à même le sol formant un grand lit. A côté de nous réside une colonie de vacances entourée de grillage, ou les coups de sifflet rythment la vie des enfants. Nous sommes conscients de notre chance d'être du bon côté de la frontière, nous sommes libres. Seule notre tante nous accompagne elle est cuisinière de métier, un plaisir en plus j’apprends à apprécier la cuisine.

dimanche 3 mars 2013

Normandy Rodeo

"Tiens bon! tiens bon!" criait mon père du haut de la butte.
"tu vas encore te faire avoir!"

"Ça y est encore la réplique qui tue" il va falloir que je prouve le contraire, "je ne sais pas si c'est du coaching" pensais-je en courant. En courant! Plutôt en me laissant porter. Car le but du jeu, qui n'en était pas un pour mon père, était de se laisser traîner. Le jeu disais-je était d'essouffler le taureau afin de l'attraper. La méthode, je ne sais si mon père l’avait apprise dans les livres ou si elle lui était venue de ses lointains ancêtres chasseurs. La méthode donc était de prendre la queue de la bête et de se laisser emporter tout en essayant de freiner l'animal. Le premier fatigué avait perdu. Bon le jeu n'était pas forcément équitable, car nous étions deux, mon frère et moi, quand l'un était fatigué il passait le témoin, enfin la queue, à l'autre. Nous pouvions aussi nous préparer tandis que le taureau, lui, vaquait à ses occupations sans se soucier d'une quelconque attaque.
Le combat se passait en plusieurs phases.

La première était d'attraper cette queue, comme on le fait gamin au manège avec la queue de mickey pour gagner un tour gratuit. Là c'était le tour du champ que l'on gagnait et avec la totale, grands huits et autres frayeurs. Pour se saisir de ce bout de poils, mon frère essayait de forcer le taureau à m'approcher, une fois la bête me frôlant, j'empoignais sa queue et là était l'instant crucial, le temps que l'animal comprenne ce qu'il lui arrive, je devais me positionner dans sa course afin de ne pas ressentir le coup de rein de mon adversaire.

la deuxième phase elle, était la plus longue et la plus fatigante. Une fois accroché au taureau, comme un poisson à l'hameçon, il faillait suivre en se laissant porter. Ma méthode à moi, le coach comptant sur la formation personnelle, était de faire de grandes enjambées. J'avais l'impression, l'esthétique en moins, d'être efficace. Il fallait aussi anticiper. C'était dans les virages que nous étions vulnérables, Nous étions déportés et souvent étions obligés de lâcher car une haie ou une clôture arrivait à grands pas. Si nous restions accrochés c'était la catastrophe. Le partenaire devait rester en alerte car à la chute de son collègue il fallait reprendre le témoin afin de ne pas laisser la bête souffler. On faisait la queue si je puis me permettre.

La dernière phase était la plus stressante. Une fois l'animal épuisé, il restait à espérer que les renforts arrivent vite car les ruades de la bête constituaient un danger non négligeable. Lâcher à ce moment stratégique du combat nous promettait les injures des spectateurs. Il m'a semblé une fois voir le sourire du taureau que j‘avais lâché à ce moment. Je ne pourrais l'affirmer.
Malgré tout nous gagnions la plus part du temps. Rare étaient les compliments et la fierté restait un sentiment que nous savourions chacun de son côté. Sobre dans la victoire comme dans la défaite. Je ne me souviens pas de félicitations de mon père et coach à la fois.

"Tiens bon! Disait mon père surtout ne lâche pas!".