mercredi 13 mai 2020

Flânerie

Ce matin je prends le métro pour aller au travail.

Comme tous les matins d’ailleurs. Je n’ose compter combien de fois je l’ai fait, cela me donne le vertige d’y penser; d’ailleurs combien de fois faudra-t-il le faire pour arriver à la retraite?

Je préfère partir plus tôt pour être tranquille, sinon c’est la cohue on est pressé dans les deux sens du terme ; des odeurs mélangées vous soulèvent  le cœur, l’estomac se rappelle à vous d’avoir avalé trop vite votre déjeuner.

Le métro vous endort, vous y rentrez en pleine forme, vous en sortez comme dans un rêve. Pour cette raison, j’aime sortir deux ou trois stations avant mon terminus  afin de parcourir le restant du voyage à l’air libre, libre de mes mouvements, libre de mes pensées. Je me rappelle d’une époque où j’allais à pied au travail, deux kilomètres à parcourir et l’impression d’être reconnu sur mon parcours par les commerçants et habitués. Là, le métro est la promiscuité avec l’anonymat. Je regarde pourtant les usagers et en reconnait quelques uns, parfois je vole un sourire à quelqu’un qui, surpris, se réfugie dans son journal.

Il m’est arrivé de penser descendre à une station au hasard et passer la journée à flâner et  visiter ce qu’il y a là-haut. Mais le travail m’appelle et il faut bosser, mon éducation, notre éducation, dés l’école, est faite pour cela. On ne peut penser une vie sans travail ; moi, ado, j’y pensais.
A la question :
« Que veux-tu faire comme métier ? »
Poli, je répondais :
« Je ne sais encore ! » Mais pensais :
« Rien ! Pourquoi faudrait-il passer sa vie à travailler? »

Enfin comme dirait ma mère « tu ne connais pas ta chance d’avoir du travail ! ». Le monde à été conçu par des gens hautement placés qui nous utilisent comme puissance et force de rentabilité.  Ma chance à moi est que j’ai réussi à trouver un emploi intéressant. Quand je regarde mes compatriotes de voyage sous-terrain je ne vois pas, chez certains, l’enthousiasme sur leur visage qu’ils devraient avoir pour entamer une journée de leur vie.

Oui, je pense aller flâner de temps en temps comme, en marche vers l’école, traversant la campagne, il me prenait l’idée saugrenue et interdite de prendre un chemin de traverse et glaner des instants bucoliques.  Je me serais allongé dans l'herbe, à regarder le ciel bleu sillonné par le vol saccadé des hirondelles. J'aurais vu cette coccinelle gravir un long brin d'herbe et se noyer dans une goutte de rosée restée là comme par miracle. Sentir l'herbe fraiche en écoutant le ramage amoureux des oiseaux ; jusqu'à ce qu'une vache, plus curieuse que les autres, vienne me sentir de son museau mouillé et m'oblige à me lever. A l’époque, je ne l’ai jamais fait, l’éducation encore, l’école buissonnière c’est pour les cancres !

Maintenant mon errance se passe dans ma tète,  il m’est arrivé de laisser passer ma station d’arrivée. Ici dans la ville il n’aurait pas été question de champ et d’herbe. Tant de chose, pourtant à faire, visiter musées et rues, s’asseoir à une terrasse de café et pour le coup rire des gens pressés. Se reposer dans un square où les enfants s’ébattent dans un bac à sable ; un de ces enfants vous invitant à participer en vous tendant sa petite pelle. Il y aurait aussi les oiseaux dans les arbres qui discutent et me rappellent ma campagne, mais là, aucune vache ne viendrait me sortir de mes pensées.

Le son strident du métro me sort de mes rêveries , je sors de la rame pour suivre le flot des moutons.

Ce n’est pas encore aujourd’hui que je transgresserai l’ordre établi des choses. 

mardi 24 mars 2020

Le temps... du confinement

Dans un écrit je parlais du temps. Le temps que l’on ne prenait plus.
http://ecrits.didierdufresne.com/2016/06/le-temps.html

Avec le confinement on va réapprendre ou même apprendre à découvrir le temps.

On va s’ennuyer et l’ennui est indispensable.

Je me souviens, enfant ou ado, il m’arrivait de m’ennuyer, c’était en fait une bonne émotion. D’abord on se posait, on pensait au passé récent, ce qu’on avait accompli puis on se tournait vers l’avenir, à ce qu’on pourrait faire. En général on sortait de ce sentiment assez rapidement surtout pour ceux qui savaient faire fonctionner leur imagination.

Maintenant on n’a plus le temps de s’ennuyer, car la mode est à la course en avant. Surtout ne pas s’arrêter pour ne pas avoir à faire une introspection qui nous ferait découvrir des occupations décevantes.

La technologie d’aujourd’hui nous permet une ouverture sur le monde, profitons du temps que l’on a pour se documenter, se cultiver, s’amuser, rire, tout est possible. On peut voir ou revoir des émissions, voir des documentaires, écouter des gens intéressants qu’on ne voit pas sur les chaines traditionnelles.

En dehors de cet outil, faire un repli sur soi même pour mieux se poser, se connaître et faire une cassure du rythme effréné vers un but pas toujours clair.

La contemplation est utile aussi, il faut méditer sur nos vies, pas seulement les nôtres mais celle du monde. Ce monde de consommation effrénée, ce monde de l’argent, de la globalisation. Penser à son environnement proche, faire vivre les commerces de proximité et de ce fait ne pas être dépendant d’économies de pays lointains.

Enfin! on peut prendre le temps. Le temps est une chose précieuse et chère. Là, nous avons l’occasion de le prendre sans contrainte. Surtout ne pas hésiter à l’utiliser pour se retrouver soi-même.

Le temps est un capital qui nous est donné à la naissance. Fructifions le.

mardi 3 mars 2020

Cheval

Je l’aperçois dans le soleil couchant, marchant d’un pas lourd. Ses sabots soulèvent des petits nuages de poussière qui s’évaporent aussitôt. Mon frère et moi courons vers lui. Ses muscles luisant de sueur brillent à la lumière. Rien ne peut arrêter cette masse qui, d’un pas fatigué, va rejoindre l’écurie. Mon père l’a dételé dans le champ et le cheval revient tout seul à son logis. Nous, enfants, dansons autour de lui mais rien ne perturbe la bête à part les mouches qui l'harcèlent sans arrêt. Il avance, bougeant la tête, renâclant et fouettant de sa queue, son pas est imperturbable, volontaire et décidé ; quelle puissance maitrisée ! Une odeur forte de musc et de sueur se dégage du percheron ; il a travaillé toute la journée.

Nous sommes dans la deuxième moitié des années cinquante.La vie est en train de changer dans ce monde de paysan. Cet étalon est le dernier, la modernisation arrive (au grand galop !) avec ses engins; je sens comme une nostalgie déjà. L’animal ne sera pas d’accord, son inutilité va lui poser des problèmes.

L’autre jour j’ai rencontré un type en costume cravate ; j’en avais vu en ville mais là dans la ferme avec ses chaussures cirées il détonait ; je m’attendais à ce qu’il demande son chemin. Après enquête c’était un commercial, un représentant en machine agricole. Il venait vendre un tracteur. On a eu un beau calendrier avec une Pin-Up et des machines rutilantes, c’est vrai que cela fait envie d’en posséder une (machine car je n’ai pas l’âge pour la femme qui est sur la photo) mais à quel prix?

Dans le champ les fenaisons tirent à leur fin, l’air embaume de cette odeur d’herbe séchée que le vent du sud amène vers la maison. Deux hommes et une femme soulèvent de grosses boules de foin et les laissent tomber dans le chariot, puis roulent de nouvelles charges sur l’herbe coupées. L’attelage avance doucement au fil des andains. Le pré se vide de sa couleur grise argentée pour laisser place au vert humide.

Le monde agricole bascule, la mécanisation est en route, inexorable, ceux qui ne vont pas suivre vont s’éteindre à petit feu. Les industriels et les banques l’ont compris depuis un bon bout de temps, ce monde aura besoin d’eux. La force paysanne va être une nouvelle clientèle et une manne.

Le soleil, à son zénith, est déjà accablant, les ouvriers rentrent ; la sueur et ses relents aigres envahissent la cuisine. Pas rare de voir une tablée de huit personnes, commis, homme de journée, bonne et voisins; tout ce beau monde va assister au festin de la mi-journée, ici les calories sont nécessaires et la chair est grasse et ruisselante. Le cidre malgré son peu d’alcool va tourner un peu la tête des invités et installer une bonne humeur générale. L’heure est à la communion et les commentaires vont bon train sur la vie du village. Puis au signal du maitre de maison tout le monde repart casquette ou foulard sur la tête.

Les machines arrivent, l’écurie devient garage. Petit à petit les fermes sont désertées; les commis et hommes de journée vont à l’usine faire les trois huit. Ils seront mieux rémunérés d’ailleurs et auront les congés payés. Le maitre de maison se retrouve seul, il n’est plus vraiment son patron. La banque n’a d’agricole que le nom et il faut travailler pour payer les traites, c’est un autre rythme à prendre. Le travail en lui-même est moins pénible mais les cadences s’accélèrent, les machines ne se reposent pas.

Au loin dans le soleil couchant un moteur emplit le soir de son bourdonnement. La journée s’étire lentement, l’ombre de la nuit s’avance. Le cheval, dans son enclos, dresse l’oreille et attend le retour de son maitre.

mardi 11 février 2020

Pour quelques quintaux de plus

Un soir m'en revenant de l'étang, je regarde les rayons du soleil jouer avec les feuilles des arbres. Je m’assieds dans l'herbe et écoute les oiseaux raconter leur folle journée faite de virevoltes et de piqués. Ces oiseaux rentrent dans leurs nids sur la haie. Les fleurs ondulent au rythme de la brise légère.
Je me dis que c'est peut-être cela le bonheur.

Pour quelques quintaux de plus on coupe les arbres, arrache les haies. Les oiseaux ne reviendront plus ici, ils iront gazouiller ailleurs. Pour quelques quintaux de plus ils peuvent bien aller voir plus loin. L'écureuil ne comprend pas pourquoi on lui a abattu sa maison c'est devenu un expulsé. Hier encore il sautait de branche en branche pour trouver les noix qui le nourriraient cet hiver. J’aimais cette lumière du soir avec un soleil rouge sang, embrasant le ciel. Ces ombres qui grandissaient et t’enveloppaient dans une pénombre annonçant le noir inquiétant de la nuit. Le soleil ne joue plus avec les arbres, même l'ombre a disparu.
Il n'y a pas si longtemps on disait la nature est plus forte elle reprend ses droits. L'homme peut s'enorgueillir d'avoir dompté cette nature. Il est plus fort qu'elle. Plus fort tant que cette nature est capable de le nourrir. Vision à court terme.

Maintenant le vent balaie la plaine, soulevant la poussière, annonçant des tempêtes. Ici c'est la déforestation, Là c'est la débocagénisation.

Ici pour quelques quintaux de plus on surproduit.
Ailleurs au loin dans un autre monde un enfant crie sa faim.

Dans 50 ans  on demandera aux enfants qu'elle est la couleur dominante de la région. Peu répondront le vert. Enfin! Si ce n'est qu'une question de couleur. Cinquante ans à l'échelle de la création de cette terre c'est peu, ce n'est même pas une seconde, je regrette d'avoir vécu cette seconde. Ces quelques quintaux de plus, je les aurais bien achetés pour garder les arbres et les haies. Pour un bonheur de plus ce n'aurait pas été cher payé. Je pensais que c'était le monde paysan qui m'avait donné cet amour de la terre.
Maintenant je sais que non, c'est d'ailleurs pourquoi je suis parti.
J'aimais trop la nature.

J'aimais la nature, mais je m’aperçus bien vite que je ne pourrais pas en vivre. Je ne voulais pas devenir celui qui façonne la nature à ses besoins. Déracinant les arbres, nivelant les haies afin de faciliter le passage des machines. Arrosant de poisons cette terre pour produire plus, gagner plus, araser plus. Je n'aurais pas été en accord avec moi-même. Mettre un masque pour préparer les pesticides, les raticides, les herbicides tous ces mots en «icides» qui veulent dire tuer. On en est arrivé à polluer les rivières à saturer les terres, à imbiber les nappes phréatiques.

Tout cela pour produire plus, pour qui? Pas pour le tiers monde qui crève. Je suis un révolté de cette bêtise humaine qui ne voit pas plus loin que le bout de sa vie. Elle ne voit même pas la vie qu'elle réserve à ses enfants. Je sais que leurs petits enfants pourront aller dans un musée voir ce qu'était une marre à l'ombre de grands chênes avec des grenouilles sur des feuilles de nénuphar. Ce vol d'une libellule se posant sur une grande herbe. Je me souviens encore de ruisseau ou enfant on allait jouer, faisant des barrages, inventant des bateaux avec un seul bout de bois. Déjà à cette époque on ne parlait plus d'écrevisses dans ces ruisseaux, ils avaient disparus. Puis on a remembré, drainé, enfoui ces ruisseaux, enterrant à jamais mes souvenirs, mes jeux. Pourquoi suis-je aussi impliqué par ces ravages. Beaucoup s'en fichent, se justifient. Ils peuvent toujours justifier, je ne les entendrais pas. Je suis fait comme ça.

Déjà à cette époque j'écrivais des choses sur la pollution. Ce n'était alors  juste que quelques accidents. Je savais que les Hommes vivraient un jour avec des masques. Je pensais alors voir le pire pour croire que ça allait changer.
La réalité dépasse toujours la fiction.

mardi 14 janvier 2020

La messe

Le rituel du dimanche, c’est la messe, rares sont ceux qui y échappent.

Nous entrons dans l’église , nous quatre enfants suivant notre mère comme des poussins une poule. La messe est déjà commencée et un silence, organisé par le prêtre, se fait. Nous prenons nos places sous les regards pleins de reproches des bigotes et de leur meneur. Ce que ne savent pas ce curé et sa cour, c’est que ma mère a fait la traite d’une trentaine de vaches à la main, nous a lavés et habillés.

Mon père nous emmène puis, comme beaucoup d’hommes, va au bistrot nous attendre. Il y a cinq bars dans le village c’est vous dire le choix ! Cette religion est faite par les hommes pour les hommes, ceux-ci s’affranchissent facilement de ce joug.
Contrairement les femmes sont éduquées pour obéir à une tradition. La plus part de celles-ci ont leur vie rythmée par ce dogme. La religion catholique est une des plus terribles, elle stigmatise tout plaisir et escapade si bien que vivre est un devoir et une rédemption à demander à chaque instant. Petit, je suis naïf en regardant le curé « servir la messe » je pense à une fonction divine. J’entends parler de miracle et suis subjugué par cet homme ayant les pouvoirs d’en faire. Bien sûr on me dit qu’il est habité par Dieu mais j’attends toujours le moment où Celui-ci va apparaître. Le fait d’être dite en latin ajoute à cet étonnant mystère. Je suis naïf c’est vrai, ça me joue des tours, mais j’aime quand même que des choses extraordinaires, comme changer l’eau en vin, se produisent devant moi. Cette fascination s’est évanouie le jour où, trainant sur la place du village à rêver comme d’habitude, le prêtre me prend par le bras et me déclare : « tu vas venir avec moi ; j’ai besoin d’un enfant de chœur pour un baptême! » Je ne me sens pas investi de cette mission je n’en ai pas le droit ! Ai-je eu envie de lui rétorquer mais il m’a surpris en finissant sa phrase : « tu verras c’est rien ! » « Ce n’est rien ! Me suis-je pensé comment est-ce possible ? ». Effectivement le baptême s’est passé, j’étais sur la scène des opérations et il n’y a pas eu de miracle. Depuis je ne suis plus fasciné et m’ennuie d’autant plus.

Ma hantise c’est la confession. Il faut avoir des péchés à avouer, je ne peux pas entrer dans le confessionnal en disant « je n’ai rien à dire ! » Cela aurait fait preuve d’orgueil, péché capital pour le coup. Il faut donc inventer des petits travers pour donner à « manger » au rédempteur. Je m’en sors avec deux Ave et un Pater comme s’il y avait un barème pour chaque péché ; le prête devant, avec une calculatrice, faire le compte. Pour un péché de chair le compteur devait exploser. Péché de chair ! C’est bien une invention de l’Église pour contrôler ce petit monde qui, pour certains, ne pourrait pas vivre sans lois dictées par une instance supérieure. Un dogme établi par des hommes qui ne sont pas sans reproche eux.

Petit à petit la messe est devenue une obligation et j’attends étape après étape que cela se termine pour être libre. Je découvre tout ce décorum et n’y crois plus du tout. De plus je vois des personnes descendre la nef, les mains jointes et la tête basse ; des gens qui, dans la vraie vie, ne sont pas si humbles que cela. Je me dis que Dieu lave plus blanc, qu’il suffit de s’absoudre de ses péchés pour repartir immaculé. Cette religion a maté beaucoup de bonne volonté. Nous naissons pécheurs ; faut faire amande honorable ; ceux qui prennent ces idées à la lettre ne sont pas libres et se donnent des barrières leur empêchant de jouir de leur vie. Se défaire de cette emprise qu’on nous inculte petit est compliqué je le comprendrai plus tard. Mon premier enfant né, je déclare à mon père que je ne le baptiserai pas, quelle ne fût pas sa colère, je ne m’y attendais pas. Lui me disant qu’on ne peut pas élever un enfant sans une instance supérieure et moi lui répondant que nous voulions avoir toutes les clés en mains pour, ma femme et moi, décider de son éducation. Ne voulant pas me fâcher pour des choses en lesquelles je ne crois pas je baptise mon enfant; pour mon père.

La religion est si insidieusement ancrée en nous, que plus tard encore je me verrai prier Dieu pour mon enfant malade. Cette prière sera forcée, du genre de dire qu’il faut tout essayer. Je n’y croirai pas car étant dans un hôpital pour enfant il faudrait une sacrée dose de croyance pour demander à Dieu de guérir tout ce petit monde innocent de péché.
Je ne serais pas complet, si j’omettais le fait que dans les années cinquante/soixante les curés ont un rôle social. Les Jeudi nous allons au patronage, peu ou pas d’associations existent ce sont donc les prêtes qui occupent les enfants pendant leurs loisirs. Pendant les grandes vacances je vais « en camp » organisé par le curé et j’en garde un bon souvenir ne me rappelant pas d’un prosélytisme de la part des membres de l’église. A noter que ces camps étaient essentiellement masculins ce qui conforte mon propos du début.

Combien de gens sont morts et meurent encore aujourd’hui pour cause de fanatisme de différentes religions?