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mardi 3 mars 2020

Cheval

Je l’aperçois dans le soleil couchant, marchant d’un pas lourd. Ses sabots soulèvent des petits nuages de poussière qui s’évaporent aussitôt. Mon frère et moi courons vers lui. Ses muscles luisant de sueur brillent à la lumière. Rien ne peut arrêter cette masse qui, d’un pas fatigué, va rejoindre l’écurie. Mon père l’a dételé dans le champ et le cheval revient tout seul à son logis. Nous, enfants, dansons autour de lui mais rien ne perturbe la bête à part les mouches qui l'harcèlent sans arrêt. Il avance, bougeant la tête, renâclant et fouettant de sa queue, son pas est imperturbable, volontaire et décidé ; quelle puissance maitrisée ! Une odeur forte de musc et de sueur se dégage du percheron ; il a travaillé toute la journée.

Nous sommes dans la deuxième moitié des années cinquante.La vie est en train de changer dans ce monde de paysan. Cet étalon est le dernier, la modernisation arrive (au grand galop !) avec ses engins; je sens comme une nostalgie déjà. L’animal ne sera pas d’accord, son inutilité va lui poser des problèmes.

L’autre jour j’ai rencontré un type en costume cravate ; j’en avais vu en ville mais là dans la ferme avec ses chaussures cirées il détonait ; je m’attendais à ce qu’il demande son chemin. Après enquête c’était un commercial, un représentant en machine agricole. Il venait vendre un tracteur. On a eu un beau calendrier avec une Pin-Up et des machines rutilantes, c’est vrai que cela fait envie d’en posséder une (machine car je n’ai pas l’âge pour la femme qui est sur la photo) mais à quel prix?

Dans le champ les fenaisons tirent à leur fin, l’air embaume de cette odeur d’herbe séchée que le vent du sud amène vers la maison. Deux hommes et une femme soulèvent de grosses boules de foin et les laissent tomber dans le chariot, puis roulent de nouvelles charges sur l’herbe coupées. L’attelage avance doucement au fil des andains. Le pré se vide de sa couleur grise argentée pour laisser place au vert humide.

Le monde agricole bascule, la mécanisation est en route, inexorable, ceux qui ne vont pas suivre vont s’éteindre à petit feu. Les industriels et les banques l’ont compris depuis un bon bout de temps, ce monde aura besoin d’eux. La force paysanne va être une nouvelle clientèle et une manne.

Le soleil, à son zénith, est déjà accablant, les ouvriers rentrent ; la sueur et ses relents aigres envahissent la cuisine. Pas rare de voir une tablée de huit personnes, commis, homme de journée, bonne et voisins; tout ce beau monde va assister au festin de la mi-journée, ici les calories sont nécessaires et la chair est grasse et ruisselante. Le cidre malgré son peu d’alcool va tourner un peu la tête des invités et installer une bonne humeur générale. L’heure est à la communion et les commentaires vont bon train sur la vie du village. Puis au signal du maitre de maison tout le monde repart casquette ou foulard sur la tête.

Les machines arrivent, l’écurie devient garage. Petit à petit les fermes sont désertées; les commis et hommes de journée vont à l’usine faire les trois huit. Ils seront mieux rémunérés d’ailleurs et auront les congés payés. Le maitre de maison se retrouve seul, il n’est plus vraiment son patron. La banque n’a d’agricole que le nom et il faut travailler pour payer les traites, c’est un autre rythme à prendre. Le travail en lui-même est moins pénible mais les cadences s’accélèrent, les machines ne se reposent pas.

Au loin dans le soleil couchant un moteur emplit le soir de son bourdonnement. La journée s’étire lentement, l’ombre de la nuit s’avance. Le cheval, dans son enclos, dresse l’oreille et attend le retour de son maitre.

mercredi 19 décembre 2018

Ultime voyage

Je roulais doucement, dans un silence pesant. Mes passagers ne disaient rien, je faisais attention à eux, évitant les trous, prenant les virages lentement afin de ne pas trop les secouer. Je voyais le soleil poindre en haut de la colline et ça m'inquiétait.

Tout a commencé ce matin.

Je revenais des vaches comme on dit avec ma femme et le commis. Elle était là assise sur la margelle du puits devant la maison. Tout de noir vêtue comme sont les vieilles en général mais là son habit signifiait autre chose.
- Bonjour Henri déclara t-elle d'une voix rauque.
- Bonjour Germaine répondis-je, entrez prendre un café!
La faim commençait à me tirailler, levé depuis 3 heures avec un seul café dans l'estomac. Une fois installés à la grande table en chêne de la cuisine, après les conversations d'usage sur le temps et les récoltes, germaine enchaine:
- Henry tu sais le malheur qui m'arrive!
Ce n'était pas une question car tout le bourg avait appris la nouvelle la veille au soir à savoir que la fille de Germaine et son gendre avaient eu un accident de voiture. Ils étaient tombés dans l'orne, le fleuve qui se jette dans la Manche.
- Oui Germaine mes condoléances dis-je.
- Ma fille et mon gendre sont restés au village à une trentaine de kilomètres d'ici tu es un des seuls à avoir une voiture, j'aimerais que tu viennes les chercher avec moi et les ramener dans ma demeure avant l'enterrement.
- C'est pas rien ce que vous me demandez là Germaine, je n'ai jamais transporté de corps! ça se prépare!
- Je le sais bien mais là nous sommes pris par le temps et ça presse; je veux les veiller ce soir avant la cérémonie de demain.
- Laissez-moi manger un morceau et on se met en route.

Après m'être restauré et avoir mis le nécessaire dans la voiture nous sommes partis. Nous avons pris la route de la suisse normande, ainsi appelée par le paysage vallonné et vert ressemblant à la Suisse. Germaine restait muette; je me demandais comment entamer la conversation. Rien ne me venait à l'esprit que des choses banales et futiles vu le contexte. Elle était digne comme la plupart des gens de la campagne. On ne laisse pas apparaitre les émotions; ce n'est que lorsqu'on a rejoint le fleuve qu'une larme a coulé sur son visage suivant les rides de sa vie de labeur.
- A fallu que ce fleuve me prenne les deux vies les plus chères déclama t-elle
- Je sais Germaine je ne peux que vous aider dans votre malheur, je ne pourrais pas vous soulager.
- Merci c'est déjà bien de m'aider

La route sinueuse défile devant nous,le printemps a repeint le paysage et l'air sent le renouveau. Une heure après notre départ nous arrivons à destination.
- Ils sont à la mairie m'indique Germaine.
Une fois sur les lieux il nous fallut aller chercher le maire qui travaillait dans son champ, s'en revenant à pied il nous raconta comment se sont passés les événements. Vers l'angélus un pécheur au bord de l'orne entend un coup de frein et voit une voiture plonger à une centaine de mètre de lui. Il court sur les lieux tout en disant à un passant d'alerter les pompiers. Quand il arrive, la voiture n'est presque plus visible, il se dévêt et plonge, mais ce n'est pas un bon nageur. A plusieurs reprises il essaie d'atteindre la voiture et au bout d'énormes efforts il y parvient, malheureusement il n'arrive pas à ouvrir les portes ; les personnes à l'intérieur sont inconscientes. Après dix minutes le pécheur renonce, les pompiers arrivent 30 minutes plus tard et ne peuvent que remorquer la voiture sur la berge. Les gendarmes constatent le décès des deux passagers et ayant trouvé les papiers avertissent le maire du village de Germaine. En attendant les corps ont été entreposés dans la salle de mariage de la mairie. Arrivant dans la pièce nous voyons les deux corps allongés sur des tables. Les corps enveloppés dans des draps blancs furent installés sur les sièges arrière de ma voiture.
Et nous voilà reparti avec la macabre compagnie!

Je jette de temps en temps un coup d'œil dans le rétro à un moment je vois les corps qui se sont rapprochés comme pour ne plus se quitter dans leur nouveau monde. J'aperçois donc le soleil poindre à l'horizon et me dit que s'il fait trop chaud la ventilation ne suffira pas et se sera une catastrophe en arrivant. Germaine elle, parait soulagée d'avoir retrouvé ses enfants, ses traits se détendent et le sentiment du devoir accompli lui épanouit le visage. Devoir accompli pensais je! Pas encore, l'expédition commence. Ma vitesse réduite me fait l'honneur des avertisseurs, et une file de cinq ou six voitures se forme derrière moi à cause de la sinuosité de la route. Avec les klaxons on pourrait croire à une procession de mariage pensé-je en souriant malgré moi. N'en pouvant plus je me mets sur le bas-côté pour laisser passer les voitures. Je décide d'accélérer un peu, je ne peux avoir un cortège derrière moi.
- On pourrait peut-être dire une prière réclame Germaine rompant le silence.
- Dites ce que vous voulez mais moi je conduis je ne connais pas de psaume. Je préfère que vous le fassiez tout bas afin que je reste concentré.
Malgré mes recommandations j'entends ma passagère psalmodier des invectives moitié latin moitié patois tout cela accompagné de signes de croix. J'ai toujours eu du mal avec les bondieuseries, j'ai tellement vu de choses, je me dis que le destin de l'homme lui appartient et qu'une fois mort on est mort un point c'est tout. Mais je laisse la femme se réconforter avec tout ce qu'on lui a appris.

Au loin j'aperçois des motards de la police et pense que les ennuis ne sont pas finis.

Un gendarme me fait signe de me ranger sur le côté de la route. "Contrôle des papiers ordonne-t-il!"
- Vous transportez quoi sous ses draps derrière ?
- Deux cadavres que je remmène à la maison.
- Deux cadavres? Mais vous n'avez pas le droit, vous avez des papiers en règle pour cela?
- Ben non on ne nous a pas dit et de plus le temps presse.
- Le temps presse plus pour ceux-là en tout cas répond-il! avec sa logique administrative.
A ce moment la radio sur la moto se met à crépiter il court et prend le micro. Un instant après il revient vers nous.
- vous avez de la chance une urgence je dois partir; allez-y!

De la chance pensais-je il se moque de moi.
- Ces poulets ils sont toujours là pour embêter les braves gens déclame Germaine.
- Bon! Ils sont là pour faire leur boulot.
On arrive à la grande ville.
- On pourrait s'arrêter boire un verre Henri il fait soif!
- ça va pas Germaine on ne va pas laisser les corps seuls dans la voiture vous perdez la tête!
- Je disais ça moi, c'est pour vous; pour vous remercier.
- Comprenez que la chaleur arrive et qu'il faut déposer les corps le plus rapidement possible.

Je continue la route dans un silence. Germaine semble vexée. En fait ce voyage semble lui plaire, elle n'est plus seule et cela rompt la monotonie de la vie qu'elle mène.

Arrivé à destination je me coltine les deux corps et les étend sur leur lit. On les dirait endormi. C'est ce qu'ils sont, endormis à jamais côte à côte. Germaine pleure dans sa cuisine en préparant le café.
"Je n'ai même pas quelque chose à vous donner à manger"
- Vous inquiétez pas va! Je ne suis pas loin de la maison.
- Vous allez pas me laisser seule avec ces deux-là!
- En passant je vais voir Gustave il va venir avec sa femme.
- Je vous remercie d'avoir fait tout ce chemin avec moi je n'aurais pas pu le faire et je vous en suis     redevable.
- Redevable de rien si on ne se sert pas les coudes quand il y a un malheur où va le monde? Pleurez vos enfants et laissez les autres faire le reste.

Je sors. Le soleil est à son zénith me redonnant le courage pour partir finir ma journée.

Le soleil est la vie derrière moi est la mort.

jeudi 18 octobre 2018

L’automne à la campagne

De toutes les saisons c’est l’automne que je préfère; bien que ce soit l’annonce de jours plus froids..

D’abord l’automne c’est une ambiance. En marchant le matin dans un chemin, un silence vous envahit comme si l’été avait été un bavardage incessant. Ce silence est ponctué d’un frémissement de feuille que vient troubler une brise, perturbé par le meuglement d’une vache au loin ou par les coqs matinaux qui se répondent. Un sentiment d’air ouaté vous envoute.
Après l’ambiance c’est la lumière qui, surtout pour moi qui aime la photo, fait la magie de cette période.Les matins et soirs sont enflammés par un soleil rougeoyant; la nature est repeinte comme regardée à travers un filtre orangé. Le matin le soleil joue avec des nappes de brouillards rasantes posées sur un champ de blés coupés; ces nappes sont insaisissables, plus on s’en approche et plus elles s’éloignent. Si le promeneur est patient peut être y verra-t-il une biche s’évaporer dans ce mur aqueux. Sur les haies de grandes toiles d’araignée parsemées de gouttes de rosée reflètent des arcs en ciel éphémères. La nature réinvente toutes les couleurs du jaune clair aux ocres les plus foncés, comme pour rendre au soleil ses nuances spectrales emmagasinées.
L’odeur aussi est spécifique, la terre surchauffée laisse échapper des parfums de décomposition et les labours délivrent des relents enfouis d’une année passée. S’il vient à pleuvoir alors c’est un festival de senteurs toute plus fortes les une que les autres; on peut percevoir des parfums de noisettes, de glands ou de châtaignes. 

L’automne était dans ma jeunesse tout une panoplie de rituels.
D’abord c’étaient les foires ; nous nous levions tôt car comme disait mon père « c’est le matin de bonne heure que tout se passe ! » nous partions donc au lever du soleil, souvent nous enfonçant dans un brouillard annonciateur d’une belle journée. Après avoir garé la voiture dans un champ, nous descendions là où le monde des éleveurs s’était donné rendez-vous. Avant d’arriver une odeur animale, faite de musc,de sueur,de bouses et crottins, vous prenait les narines. Attachés à une grande corde qui courait tout le long du champ de foire, des centaines de vaches ici, de chevaux ailleurs se demandaient qui pouvait bien troubler leur tranquillité habituelle. Des personnes tâtaient le cul ou le pis des vaches, ouvraient la gueule des chevaux ou soupesaient  les moutons. Les maquignons, reconnaissables à leur blouse noire, sortaient leur portefeuille d’où de grosses liasses pendaient; les transactions, après discutions animées, étaient soldées rubis sur l’ongle. Les éleveurs attendaient accotés à une grosse canne de coudrier la cigarette maïs éteinte à la bouche et une casquette sur la tête. De tous temps ce sont les chevaux qui me fascinent, je pensais que si toutes ces masses de muscles se mettaient à tirer sur la corde rien ne pourrait les arrêter. Ces animaux piaffaient, renâclaient et secouaient la tête dans un bruit métallique produit par leur licol. Un nuage de vapeur se dégageait de leur dos dans ce froid matinal. L’instant le meilleur  pour nous, enfants, était la partie de manège que l’on effectuait. Je préférais toutefois le déjeuner, vers dix heures nous nous installions sous une tente ou trônaient de grandes tables en bois cernées de bancs du même «métal». Nous prenions place et là, on nous apportait un gigot d’agneau cuit devant nous à la broche. Le goût était magique et la viande fondait dans la bouche. Mon père et ses trois copains qui dépassaient tous le quintal n’étaient pas rassasiés avec un seul gigot. La foire se terminait dans cette ambiance festive où la chair et le vin venaient rougir les visages, mon père résumait souvent ces moments par un «on a bien vit ! »  Patois local qui voulait dire « on a bien vécu! » ou mieux « nous avons passé un bon moment!".

Ensuite c’était la chasse. L’ouverture était une fête. Les chasseurs étaient vêtus de leurs plus beaux atours ; des bottes de caoutchouc, enfermant un pantalon de toile verte lui-même ceinturé d’une cartouchière remplie que cachait en partie une grande veste de treillis; cette dernière était pourvue d’une grande poche dans le dos ouverte de chaque côté pour accueillir un gibier hypothétique. Un fusil rutilant, astiqué pour l’occasion, venait terminer la panoplie. Il ne fallait pas oublier le coéquipier indispensable qu’était le chien. Je me rappelle la chienne de mon père, elle s’appelait Rita. Elle n’avait plus que trois pattes; un accident de faucheuse. Lorsqu’elle voyait son maitre sortir son fusil, elle était folle, courait partout, sautait sur les jambes de son patron, partait déjà et revenait ne comprenant pas pourquoi on n’y allait pas maintenant. Le soir elle revenait fourbue, les oreilles et son moignon en sang d’avoir traversé des buissons d’épines pour déloger un lapin apeuré. Évidemment, comme toutes choses ici, cette ouverture de chasse entrainait des petits déjeuners aux tripes arrosés de vin blanc; combien de lapins ont évité  la mort grâce au bon entrain des chasseurs; je n’ai pas entendu parler pour autant d’accident. La journée ponctuée de détonations dans la campagne se terminait à la nuit tombante avec des récits plus extraordinaires les uns que les autres.

Il y avait la récolte des pommes. Pays du cidre, beaucoup de pommiers ornaient les cours et les champs des fermes, à l’automne il fallait donc ramasser ces fruits. C’étaient les jeunes qui étaient à l’ouvrage en premier, nous devions grimper dans l’arbre afin de le secouer avec énergie pour faire tomber les pommes. Un minimum de connaissances sur la fragilité des branches était nécessaire  sinon la chute était inévitable. Ensuite, armé d’une longue perche de bois (appelée gaule) au bout de laquelle était fixé un crochet de fer, nous attrapions les petites branches pour les secouer. La suite était plus longue, il fallait ramasser les pommes, une à une,  à la main dans l’herbe plus ou moins haute et les mettre dans des paniers en fer. Le panier plein nous le vidions dans de grands sacs de toile. Ces fruits ramassés, nous les transportions dans un grenier. Après Plusieurs jours  un spécialiste venait avec sa presse mobile. Nous vidions les fruits dans un broyeur, le résultat était stocké dans de  grosses toiles entassées les unes sur les autres. Une presse écrasait ces toiles et le jus suintait entre leurs maillages.  Le jus était pompé et vidé dans de gros tonneaux en bois; il restait donc un magma sec et tassé qui contenait la chair et la peau on le dénommé  le « marc », ce dernier était particulièrement apprécié des bovins. Rien n’était perdu. Le jus, délicieux nectar, restait dans les tonneaux à macérer pour devenir du cidre. Plus tard nous en mettions une partie en bouteille pour  faire du « cidre bouché », breuvage pétillant recherché l’été, remplaçant la bière dans nos contrées. Plus tard encore un bouilleur de cru venait pour transformer le reste du cidre en calvados.

L’automne s’écoulait au rythme de ces activités et déclinait de frimas en  frimas pour laisser la place à un hiver qui mettrait cette nature au repos.

mardi 13 mars 2018

Les Jeudis

Les Jeudis nous allons à pied chez mémère Germaine, ma grand-mère paternelle, pour manger des crêpes. Nous avons trois kilomètres à faire. Soit par la route, soit à travers champs. Si en cours de route nous rencontrons des gens nous les saluons car nous sommes bien élevés et très polis. Nous avons intérêt, tout le monde se connaissant, si nous ne disons pas « bonjour » les nouvelles vont vite. Les premières fois que je suis allé en ville je ne savais pas comment me comporter quand je croisais quelqu'un sur le trottoir j'avais envie de lui dire bonjour mais on ne faisait pas cas de moi. Une anecdote : en arrivant au bourg un avion à réaction est passé au-dessus de nos têtes, Jacqueline avait eu peur, elle nous dit qu’elle avait failli faire dans sa culotte et cela avait déclenché un fou rire collectif. A cet instant nous croisons un monsieur qui avait une malformation à la tête, il a cru que l'on se moquait de lui et nous a sermonné; nous étions très embêtés de ce quiproquo car loin de nous de se moquer, j'étais déçu que cet homme puisse penser que nous étions méchants mais c'était peine perdue d'essayer de lui expliquer, les faits étaient contre nous et chacun est parti de son côté.

Ma grand-mère a perdu son mari très tôt mon père n’avait que deux ans. Elle a donc élevé seule ses enfants sur une ferme. Elle habite le rez-de-chaussée d’une petite maison de deux étages. Le premier est occupé par mon oncle Émile, ma tante Marie-Louise et mon cousin Jean-Claude qui résument toute ma famille. Mémère Germaine est un peu plus jeune que mes autres grands-parents, plus jeune de caractère aussi. C’est une personne frêle, ses deux enfants font chacun un peu plus d’un quintal, on peut se poser la question « comment un personne si petite a pu engendrer deux enfants pareils ; faut dire que son mari était un grand et bel homme. A soixante-dix ans elle est encore souple, si vous la cherchez il n’est pas rare qu’elle soit dans le jardin en train d’arracher quelles qu’herbes ; pliée en deux à travers les choux vous ne voyez que son postérieur dépasser. Elle se targue de pouvoir encore passer une jambe par-dessus sa tête. J’aime bien cette personne, elle est attentive aux jeunes et si j’avais été habitué je l’aurais prise dans mes bras. J’ai du mal à imaginer sa vie dans un monde masculin, elle seule. Si mon père et ma tante sont des bosseurs on peut comprendre qu’ils ont été formés jeunes.

Les crêpes sont un régal, elles sont faites de farine de blé ou de sarrasin. Nous les saupoudrons de sucre où étalons de la confiture faite maison. Nous pouvons en manger six ou sept pendant le repas. Les produits sont du terroir, la farine vient du blé du champ voisin, les confitures faites des fruits des arbres du jardin, le cidre des pommes que nous avons ramassé, le lait bien sûr de nos vaches, les œufs de nos poules et je pourrais continuer. Seul le sucre n’est pas de notre production.
Nous passons Noël chez cette grand-mère, ma tante habitant à côté fait la cuisine, elle est cuisinière de métier et c’est avec elle que j’apprends à aimer la bonne chair. Nous sommes tout ce qui compose notre famille donc dix à table. Les repas sont interminables, les menus conséquents. Pour nous, enfants, c’est un peu long surtout que l’on doit bien se tenir à table ; mon père est intraitable sur ce fait. Les cadeaux ne sont offerts que le matin suivant ; des cadeaux simples mais l’émerveillement est compris. Je me rappelle un camion vert, plusieurs années plus tard il me semble me souvenir de l’odeur. Le plaisir d’ouvrir le carton fait partie du cadeau et je suis heureux ces jours-là.

Mon seul et unique oncle Emile, est chef d'entreprise de travaux publics, c'est le grand copain de mon père surtout pour la chasse. C’est un personnage attachant et marrant, il a toujours le sourire et fait souvent des blagues. Avec lui je pense que la vie est facile, qu’il faut s’amuser, ne pas s’encombrer de principes ni de retenues. C'est avec lui que j'ai appris à rire.
Mon oncle a un associé et à eux deux ils ont construit une baraque en bois sur une dune au bord de la plage et mes premières vacances en dehors de chez moi, je les passe là-bas. Nous sommes à 20 mètres de la mer à marée haute et la nuit nous dormons bercé par le lent mouvement des vagues venant s'échouer sur le sable. Maintenant on n'a plus le droit de construire une cabane comme cela C'est magique ces balades le long des flots au soleil couchant, les phares balayant la mer à leur rythme différent comme cherchant quelques pêcheurs égarés. Des images de lieux infinis me viennent. J’ai envie de voyages, de contrées lointaines avec des plages de sable fin, des palmiers. Le monde m’appartient. Rêveur!!! Ces jeux dans le sable, ces soirées à quatre sur des matelas à même le sol formant un grand lit. A côté de nous réside une colonie de vacances entourée de grillage, ou les coups de sifflet rythment la vie des enfants. Nous sommes conscients de notre chance d'être du bon côté de la frontière, nous sommes libres. Seule notre tante nous accompagne elle est cuisinière de métier, un plaisir en plus j’apprends à apprécier la cuisine.

dimanche 28 février 2016

Quincet

Devant sa porte trônait un superbe pissenlit. Il me disait « tous les matins je pisse dessus ; il n’y a rien de tel pour le faire pousser ». J’étais un peu écœuré mais force était de constater que c’était le plus beau pissenlit à la ronde.
On l’appelait Quincet, son vrai nom, je n’ai jamais entendu son prénom ou bien je l’ai oublié.
C’était un clochard comme il en traine dans les campagnes, vêtu d’un  pantalon et d’une veste de toile bleue; casquette sur la tête on le repérait de loin; beaucoup s’en écartaient, l’errance et la pauvreté pouvant être contagieuses. Dans notre monde agricole fin des années cinquante beaucoup de croyances habitaient encore les âmes du village et il n’était pas rare de voir des femmes se signer quand elles croisaient ce genre d’individu.

Il avait travaillé un peu chez mon père mais le boulot et lui ne faisait pas bon ménage. Il a donc décidé de vivre de rapine et de l’aide des gens faisant de temps en temps un peu de jardinage. Mon père lui avait cédé un bout de bâtiment; nous avions trouvé un vieux poêle, une gazinière et un matelas et dans son deux pièces il semblait sinon heureux du moins à l’aise.
J’avais dix ans et j’allais le voir de temps en temps. Chez lui, c’est l’odeur qui m’importunait un peu; il y avait de vieux journaux et avec l’humidité cela sentait le moisi agrémenté de sueur pigmenté de saleté aussi. Il me fascinait un peu par son choix de vie, il semblait libre par rapport à mes parents qui trimaient. Raillant les gens pressés et accaparés par leur travail, il avait le beau rôle, même en situation précaire. Dans mes yeux d'enfant il avait raison
.
A l’aube de l'adolescence je me posais des questions sur ce que je deviendrais et voir un homme qui avait décidé de rester à ne rien faire me faisait rêver et peur à la fois. Comme beaucoup de gens dans son cas, il philosophait à ses heures perdues. Il avait bourlingué, connaissait la capitale et d’autres contrées. Je restais donc là, assis sur la marche de pierre un peu fraîche, à l’écouter me raconter ses aventures qui s’enrichissaient au fil des récits. Le but était de voyager dans ses pensées et si parfois il s’évadait de la réalité en l’enjolivant,  je restais complice de ses errances. Au début des années soixante on avait une vision un peu réduite du monde que nous donnaient deux chaines de télévision aseptisées; lui  me faisait voyager à sa façon, me montrant d’autres endroits que celui du travail où je baignais déjà petit. A la ferme nous sommes confrontés au monde professionnel tôt car nous vivons sur le lieu même du travail de nos parents. C’est donc le coté  baroudeur et l’aventurier qui me faisaient rêver en entendant ses récits rocambolesques. Je ne me rappelle plus dans quelles régions il disait avoir posé ses pas, il ne m’en reste que des images floues mais pleines de mystères qui entretenaient mon imagination débordante.

Parfois il faisait une descente dans la cave et ivre de cidre il devenait méchant, insultant mon père qui l’avait aidé. Ces jours-là, la magie ne fonctionnait plus entre nous, mes rêves se brisaient sur la dure réalité du présent, je comprenais que la vie est autre que celle qu’il voulait bien me décrire. Il me faisait même peur voulant se battre avec mon père, la violence de ses paroles me glaçait.Comment ses mots pouvaient distiller tant de haine. Puis les jours passant je retournais le voir, il ne semblait pas se rappeler ses colères et débordements; peut-être accumulait-il la rancœur de sa pauvreté comme un carburant qu’il devait libérer au risque de ne plus accepter sa condition.
Un jour il me montra un gros clou planté dans la poutre qui traverse sa pièce il me dit : « tu vois c’est là qu’un jour je me pendrais quand je ne pourrais plus! »  Je ne comprenais pas pourquoi un jour « il ne pourrait plus!» n’ayant que la vision d’un enfant innocent des accidents de la vie. Plus tard, j’avais vingt ans, j’étais au service militaire, ma mère m’écrit « Quincet s’est pendu à la poutre de sa maison c’est ton frère qu’il l’a découvert et ton père l’a dépendu !». Seul mon père et mon frère ont suivi son corbillard jusqu’à sa dernière demeure.

Le peu d’innocence qu‘il me restait est parti avec lui ce jour-là. Bien sûr ce n’était que Quincet, un clochard, mais parfois on peut avoir des rencontres qui vous marquent même si elles paraissent insignifiantes  à l’aune d'une vie. Quelque chose quelque part à l’intérieur de moi reste et vient me rappeler de temps en temps qu’il y avait chez nous un clochard qui vivait là.
Il se nommait Quincet.