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mardi 3 mars 2020

Cheval

Je l’aperçois dans le soleil couchant, marchant d’un pas lourd. Ses sabots soulèvent des petits nuages de poussière qui s’évaporent aussitôt. Mon frère et moi courons vers lui. Ses muscles luisant de sueur brillent à la lumière. Rien ne peut arrêter cette masse qui, d’un pas fatigué, va rejoindre l’écurie. Mon père l’a dételé dans le champ et le cheval revient tout seul à son logis. Nous, enfants, dansons autour de lui mais rien ne perturbe la bête à part les mouches qui l'harcèlent sans arrêt. Il avance, bougeant la tête, renâclant et fouettant de sa queue, son pas est imperturbable, volontaire et décidé ; quelle puissance maitrisée ! Une odeur forte de musc et de sueur se dégage du percheron ; il a travaillé toute la journée.

Nous sommes dans la deuxième moitié des années cinquante.La vie est en train de changer dans ce monde de paysan. Cet étalon est le dernier, la modernisation arrive (au grand galop !) avec ses engins; je sens comme une nostalgie déjà. L’animal ne sera pas d’accord, son inutilité va lui poser des problèmes.

L’autre jour j’ai rencontré un type en costume cravate ; j’en avais vu en ville mais là dans la ferme avec ses chaussures cirées il détonait ; je m’attendais à ce qu’il demande son chemin. Après enquête c’était un commercial, un représentant en machine agricole. Il venait vendre un tracteur. On a eu un beau calendrier avec une Pin-Up et des machines rutilantes, c’est vrai que cela fait envie d’en posséder une (machine car je n’ai pas l’âge pour la femme qui est sur la photo) mais à quel prix?

Dans le champ les fenaisons tirent à leur fin, l’air embaume de cette odeur d’herbe séchée que le vent du sud amène vers la maison. Deux hommes et une femme soulèvent de grosses boules de foin et les laissent tomber dans le chariot, puis roulent de nouvelles charges sur l’herbe coupées. L’attelage avance doucement au fil des andains. Le pré se vide de sa couleur grise argentée pour laisser place au vert humide.

Le monde agricole bascule, la mécanisation est en route, inexorable, ceux qui ne vont pas suivre vont s’éteindre à petit feu. Les industriels et les banques l’ont compris depuis un bon bout de temps, ce monde aura besoin d’eux. La force paysanne va être une nouvelle clientèle et une manne.

Le soleil, à son zénith, est déjà accablant, les ouvriers rentrent ; la sueur et ses relents aigres envahissent la cuisine. Pas rare de voir une tablée de huit personnes, commis, homme de journée, bonne et voisins; tout ce beau monde va assister au festin de la mi-journée, ici les calories sont nécessaires et la chair est grasse et ruisselante. Le cidre malgré son peu d’alcool va tourner un peu la tête des invités et installer une bonne humeur générale. L’heure est à la communion et les commentaires vont bon train sur la vie du village. Puis au signal du maitre de maison tout le monde repart casquette ou foulard sur la tête.

Les machines arrivent, l’écurie devient garage. Petit à petit les fermes sont désertées; les commis et hommes de journée vont à l’usine faire les trois huit. Ils seront mieux rémunérés d’ailleurs et auront les congés payés. Le maitre de maison se retrouve seul, il n’est plus vraiment son patron. La banque n’a d’agricole que le nom et il faut travailler pour payer les traites, c’est un autre rythme à prendre. Le travail en lui-même est moins pénible mais les cadences s’accélèrent, les machines ne se reposent pas.

Au loin dans le soleil couchant un moteur emplit le soir de son bourdonnement. La journée s’étire lentement, l’ombre de la nuit s’avance. Le cheval, dans son enclos, dresse l’oreille et attend le retour de son maitre.

mercredi 17 juillet 2019

Ainsi va la vie.

Il fait chaud sous le soleil qui tape sur la tête malgré la casquette épaisse. Marcel travaille aux champs, son père l’a mis à quatorze ans comme commis dans une ferme. Il respire la santé après quatre ans de travaux de force en plein air. Apprenant son métier au fil du temps. Il aime les bêtes et travailler la terre.

Mais Marcel est préoccupé, il veut marier la Denise et il lui faudra gagner plus d’argent. Ce n’est pas son salaire de misère qui fera vivre le couple. Alors il y a l’autre solution. L’usine. Tous ses copains y vont ,surtout à l’usine d’amiante où on paie plus qu’ailleurs. Les avantages sont nombreux, toucher son salaire quoiqu’il arrive, avoir des congés et payés en plus ce qu’il a du mal à comprendre; sa vie sera réglée; plus besoin de regarder le ciel pour voir ce qu’il lui réserve.
Donc demain il prendra son vélo et descendra dans la vallée pour y rencontrer le nouveau contexte de sa vie professionnelle.
La paie est bonne. Lui et sa femme peuvent faire des projets. Ils vont à la banque pour contracter un emprunt qui leur permet d’acheter une petite maison à l’orée du bourg. Doucement la vie prend ses marques, lui, régulier dans ses horaires, part et revient du travail pendant que Denise s’occupe de la maison et s’entraide avec ses amies. Le soir, en montant la côte raide de la vallée, Marcel fait des projets dans sa tête, il est heureux et rien ne peut gâcher son bonheur.

Il lui a bien fallu s’habituer à la chaleur de l’usine, surtout à cette poussière suffocante au début, maintenant c’est devenu sa compagne de travail, cette poussière il l’a ramène même chez lui et sa femme a du mal à laver cette poudre grise. Mais ce n’est pas ces petits inconvénients qui entament la joie de notre homme. Les jours passent succédant aux mois et aux années. Un bébé est venu animer la maison.
La montée est de plus en plus difficile, Marcel s’essouffle plus rapidement, le poids des ans sourit-il optimiste même si une toux insistante vient troubler sa quiétude. Une rumeur commence à poindre dans le village, deux hommes arrivant à la retraite sont morts malades des poumons, ils travaillaient à l’usine de Marcel. Ce dernier se dit qu’ils n’étaient pas si robustes que cela ; ils buvaient aussi pour étancher toute cette poussière accumulée dans leur gorge. En haut de la vallée, quand le vent vient de l’ouest, on sent parfois l’odeur que disperse cette brise, « l’odeur du Roqueret dit-on! » lieu où est implantée l’usine.

Les rumeurs circulent mais on ne dit pas de mal d’une entreprise qui donne du travail à la majeure partie de la région et permet au bourg de se développer. Marcel devient de plus en plus sombre, le matin il a des quintes de toux en se levant. Sa femme s’inquiète. Cette poussière semble avoir raison de l’optimiste de l’homme; en fait de compagne elle devient petit à petit une ennemie à son bonheur. Un jour il se décide d’aller voir son médecin. Ce dernier lui rétorque que c’est un mauvais passage qu’avec un peu de sirop ça va passer. Ce praticien voit passer de plus en plus de gens comme Marcel mais il ne cherche pas à comprendre les raisons; se ralliant à l’opinion publique comme quoi l’usine fait vivre le village. Dans ce monde d’origine paysanne et chrétienne on ne critique pas ceux qui donnent du travail aux populations.
De plus en plus de personnes meurent de ce qu’on n’appelle pas encore le cancer de l’amiante. Dans le village il était de coutume de dire « les gars de l’usine passent rarement la première année de retraite ! » Comme si le mal à l’intérieur des corps se révoltait pour un besoin d’amiante.

Si je raconte cela aujourd’hui c’est que je suis tombé sur l’interview d’un type qui a fait un documentaire sur l’amiante. Il est parti du journal intime de son père retrouvé une dizaine d’année après la mort de l’auteur. Son père ne bossait pas à l’usine, il était instit puis proviseur, son amiantage (mot vulgaire !) il l’a eu dans l’école où il travaillait. En échange d’aide financière on lui a demandé le silence sur le lieu.
Il y a deux ou trois ans en prenant le train j’ai croisé des gens qui parlaient du pays, je les ai accosté pour leur demander d’où ils étaient ; c’étaient des syndicalistes de Condé-sur-noireau ils venaient régulièrement à Paris négocier des indemnités pour les amiantés. Le grand public a commencé à en entendre parler dans les années 70. Des chercheurs de l’université de Jussieu à Paris se plaignaient de poussières qui venaient troubler leurs expériences chimiques. Il a fallu attendre encore 20 ans pour que le scandale éclate vraiment et que l’on s’aperçoive que les industriels et experts à leurs bottes savaient mais ont continué à exploiter et nier la dangerosité de ce produit. Je n’ai pas le courage de parler de ces criminels impunis.

Et le Marcel dans tout ça ? Vous me direz ! Il a profité de sa retraite étant pris assez tôt pour que l’on sauve un de ses poumons. Accroché à sa bouteille d’oxygène, il regardait les paysans travaillant leurs champs en se disant, avec un soupçon de regret, « ainsi va la vie ! ».

mardi 29 janvier 2019

Le temps

Contre un mur de la pièce s’érigeait une horloge comtoise. Petit, elle me semblait géante. Fallait-il que le temps, à l’époque, ait de l’importance pour qu’on l’honore du plus beau meuble.

Je perdais mon temps à écouter le tic-tac égrenant les secondes ; laissais mon imagination voguer au rythme du balancier doré.
Je partais dans des songes sans histoires réelles, seulement un voyage dans le temps. Il était bon de se poser en se ressourçant au son de l’écoulement du temps.

Maintenant où on n’a plus le temps, d’ailleurs plus d’horloge comtoise. On court après des minutes à jamais perdues. Le temps n’a jamais eu autant d’importance et on ne le prend pas. Peut-être faudrait-il retourner le sablier de notre vie pour retrouver le bon rythme.

Que de temps perdu à essayer d’en gagner!

La réalité revenait vite quand le carillon sonnait. Nous n’étions pas surpris, juste avant, le ressort nous indiquait que le son cristallin allait emplir la pièce, scandant les heures passées.
Les gens installés venaient de vivre, à leur insu, un moment. En communion ils prenaient conscience qu’un peu de leur vie s’était dissipé.
La nostalgie du temps perdu n’avait pas le temps de s’installer car le son, après avoir percuté les murs en écho, s’évaporait laissant le tic-tac reprendre son lent écoulement inexorable.

Plus le temps a de l’importance plus les horloges se réduisent, comme si l’on ne voulait pas entendre le temps s’en aller. La musique des secondes s’envolant nous manque pour prendre conscience de la fréquence à laquelle bat notre vie.

Dans le temps on avait le temps !

Si vous avez pris le temps de me lire, merci ! J’espère seulement que vous n’aurez pas perdu votre temps.

Une des plus grandes libertés, c’est d’avoir le temps de faire les choses.

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jeudi 18 octobre 2018

L’automne à la campagne

De toutes les saisons c’est l’automne que je préfère; bien que ce soit l’annonce de jours plus froids..

D’abord l’automne c’est une ambiance. En marchant le matin dans un chemin, un silence vous envahit comme si l’été avait été un bavardage incessant. Ce silence est ponctué d’un frémissement de feuille que vient troubler une brise, perturbé par le meuglement d’une vache au loin ou par les coqs matinaux qui se répondent. Un sentiment d’air ouaté vous envoute.
Après l’ambiance c’est la lumière qui, surtout pour moi qui aime la photo, fait la magie de cette période.Les matins et soirs sont enflammés par un soleil rougeoyant; la nature est repeinte comme regardée à travers un filtre orangé. Le matin le soleil joue avec des nappes de brouillards rasantes posées sur un champ de blés coupés; ces nappes sont insaisissables, plus on s’en approche et plus elles s’éloignent. Si le promeneur est patient peut être y verra-t-il une biche s’évaporer dans ce mur aqueux. Sur les haies de grandes toiles d’araignée parsemées de gouttes de rosée reflètent des arcs en ciel éphémères. La nature réinvente toutes les couleurs du jaune clair aux ocres les plus foncés, comme pour rendre au soleil ses nuances spectrales emmagasinées.
L’odeur aussi est spécifique, la terre surchauffée laisse échapper des parfums de décomposition et les labours délivrent des relents enfouis d’une année passée. S’il vient à pleuvoir alors c’est un festival de senteurs toute plus fortes les une que les autres; on peut percevoir des parfums de noisettes, de glands ou de châtaignes. 

L’automne était dans ma jeunesse tout une panoplie de rituels.
D’abord c’étaient les foires ; nous nous levions tôt car comme disait mon père « c’est le matin de bonne heure que tout se passe ! » nous partions donc au lever du soleil, souvent nous enfonçant dans un brouillard annonciateur d’une belle journée. Après avoir garé la voiture dans un champ, nous descendions là où le monde des éleveurs s’était donné rendez-vous. Avant d’arriver une odeur animale, faite de musc,de sueur,de bouses et crottins, vous prenait les narines. Attachés à une grande corde qui courait tout le long du champ de foire, des centaines de vaches ici, de chevaux ailleurs se demandaient qui pouvait bien troubler leur tranquillité habituelle. Des personnes tâtaient le cul ou le pis des vaches, ouvraient la gueule des chevaux ou soupesaient  les moutons. Les maquignons, reconnaissables à leur blouse noire, sortaient leur portefeuille d’où de grosses liasses pendaient; les transactions, après discutions animées, étaient soldées rubis sur l’ongle. Les éleveurs attendaient accotés à une grosse canne de coudrier la cigarette maïs éteinte à la bouche et une casquette sur la tête. De tous temps ce sont les chevaux qui me fascinent, je pensais que si toutes ces masses de muscles se mettaient à tirer sur la corde rien ne pourrait les arrêter. Ces animaux piaffaient, renâclaient et secouaient la tête dans un bruit métallique produit par leur licol. Un nuage de vapeur se dégageait de leur dos dans ce froid matinal. L’instant le meilleur  pour nous, enfants, était la partie de manège que l’on effectuait. Je préférais toutefois le déjeuner, vers dix heures nous nous installions sous une tente ou trônaient de grandes tables en bois cernées de bancs du même «métal». Nous prenions place et là, on nous apportait un gigot d’agneau cuit devant nous à la broche. Le goût était magique et la viande fondait dans la bouche. Mon père et ses trois copains qui dépassaient tous le quintal n’étaient pas rassasiés avec un seul gigot. La foire se terminait dans cette ambiance festive où la chair et le vin venaient rougir les visages, mon père résumait souvent ces moments par un «on a bien vit ! »  Patois local qui voulait dire « on a bien vécu! » ou mieux « nous avons passé un bon moment!".

Ensuite c’était la chasse. L’ouverture était une fête. Les chasseurs étaient vêtus de leurs plus beaux atours ; des bottes de caoutchouc, enfermant un pantalon de toile verte lui-même ceinturé d’une cartouchière remplie que cachait en partie une grande veste de treillis; cette dernière était pourvue d’une grande poche dans le dos ouverte de chaque côté pour accueillir un gibier hypothétique. Un fusil rutilant, astiqué pour l’occasion, venait terminer la panoplie. Il ne fallait pas oublier le coéquipier indispensable qu’était le chien. Je me rappelle la chienne de mon père, elle s’appelait Rita. Elle n’avait plus que trois pattes; un accident de faucheuse. Lorsqu’elle voyait son maitre sortir son fusil, elle était folle, courait partout, sautait sur les jambes de son patron, partait déjà et revenait ne comprenant pas pourquoi on n’y allait pas maintenant. Le soir elle revenait fourbue, les oreilles et son moignon en sang d’avoir traversé des buissons d’épines pour déloger un lapin apeuré. Évidemment, comme toutes choses ici, cette ouverture de chasse entrainait des petits déjeuners aux tripes arrosés de vin blanc; combien de lapins ont évité  la mort grâce au bon entrain des chasseurs; je n’ai pas entendu parler pour autant d’accident. La journée ponctuée de détonations dans la campagne se terminait à la nuit tombante avec des récits plus extraordinaires les uns que les autres.

Il y avait la récolte des pommes. Pays du cidre, beaucoup de pommiers ornaient les cours et les champs des fermes, à l’automne il fallait donc ramasser ces fruits. C’étaient les jeunes qui étaient à l’ouvrage en premier, nous devions grimper dans l’arbre afin de le secouer avec énergie pour faire tomber les pommes. Un minimum de connaissances sur la fragilité des branches était nécessaire  sinon la chute était inévitable. Ensuite, armé d’une longue perche de bois (appelée gaule) au bout de laquelle était fixé un crochet de fer, nous attrapions les petites branches pour les secouer. La suite était plus longue, il fallait ramasser les pommes, une à une,  à la main dans l’herbe plus ou moins haute et les mettre dans des paniers en fer. Le panier plein nous le vidions dans de grands sacs de toile. Ces fruits ramassés, nous les transportions dans un grenier. Après Plusieurs jours  un spécialiste venait avec sa presse mobile. Nous vidions les fruits dans un broyeur, le résultat était stocké dans de  grosses toiles entassées les unes sur les autres. Une presse écrasait ces toiles et le jus suintait entre leurs maillages.  Le jus était pompé et vidé dans de gros tonneaux en bois; il restait donc un magma sec et tassé qui contenait la chair et la peau on le dénommé  le « marc », ce dernier était particulièrement apprécié des bovins. Rien n’était perdu. Le jus, délicieux nectar, restait dans les tonneaux à macérer pour devenir du cidre. Plus tard nous en mettions une partie en bouteille pour  faire du « cidre bouché », breuvage pétillant recherché l’été, remplaçant la bière dans nos contrées. Plus tard encore un bouilleur de cru venait pour transformer le reste du cidre en calvados.

L’automne s’écoulait au rythme de ces activités et déclinait de frimas en  frimas pour laisser la place à un hiver qui mettrait cette nature au repos.

mardi 13 mars 2018

Les Jeudis

Les Jeudis nous allons à pied chez mémère Germaine, ma grand-mère paternelle, pour manger des crêpes. Nous avons trois kilomètres à faire. Soit par la route, soit à travers champs. Si en cours de route nous rencontrons des gens nous les saluons car nous sommes bien élevés et très polis. Nous avons intérêt, tout le monde se connaissant, si nous ne disons pas « bonjour » les nouvelles vont vite. Les premières fois que je suis allé en ville je ne savais pas comment me comporter quand je croisais quelqu'un sur le trottoir j'avais envie de lui dire bonjour mais on ne faisait pas cas de moi. Une anecdote : en arrivant au bourg un avion à réaction est passé au-dessus de nos têtes, Jacqueline avait eu peur, elle nous dit qu’elle avait failli faire dans sa culotte et cela avait déclenché un fou rire collectif. A cet instant nous croisons un monsieur qui avait une malformation à la tête, il a cru que l'on se moquait de lui et nous a sermonné; nous étions très embêtés de ce quiproquo car loin de nous de se moquer, j'étais déçu que cet homme puisse penser que nous étions méchants mais c'était peine perdue d'essayer de lui expliquer, les faits étaient contre nous et chacun est parti de son côté.

Ma grand-mère a perdu son mari très tôt mon père n’avait que deux ans. Elle a donc élevé seule ses enfants sur une ferme. Elle habite le rez-de-chaussée d’une petite maison de deux étages. Le premier est occupé par mon oncle Émile, ma tante Marie-Louise et mon cousin Jean-Claude qui résument toute ma famille. Mémère Germaine est un peu plus jeune que mes autres grands-parents, plus jeune de caractère aussi. C’est une personne frêle, ses deux enfants font chacun un peu plus d’un quintal, on peut se poser la question « comment un personne si petite a pu engendrer deux enfants pareils ; faut dire que son mari était un grand et bel homme. A soixante-dix ans elle est encore souple, si vous la cherchez il n’est pas rare qu’elle soit dans le jardin en train d’arracher quelles qu’herbes ; pliée en deux à travers les choux vous ne voyez que son postérieur dépasser. Elle se targue de pouvoir encore passer une jambe par-dessus sa tête. J’aime bien cette personne, elle est attentive aux jeunes et si j’avais été habitué je l’aurais prise dans mes bras. J’ai du mal à imaginer sa vie dans un monde masculin, elle seule. Si mon père et ma tante sont des bosseurs on peut comprendre qu’ils ont été formés jeunes.

Les crêpes sont un régal, elles sont faites de farine de blé ou de sarrasin. Nous les saupoudrons de sucre où étalons de la confiture faite maison. Nous pouvons en manger six ou sept pendant le repas. Les produits sont du terroir, la farine vient du blé du champ voisin, les confitures faites des fruits des arbres du jardin, le cidre des pommes que nous avons ramassé, le lait bien sûr de nos vaches, les œufs de nos poules et je pourrais continuer. Seul le sucre n’est pas de notre production.
Nous passons Noël chez cette grand-mère, ma tante habitant à côté fait la cuisine, elle est cuisinière de métier et c’est avec elle que j’apprends à aimer la bonne chair. Nous sommes tout ce qui compose notre famille donc dix à table. Les repas sont interminables, les menus conséquents. Pour nous, enfants, c’est un peu long surtout que l’on doit bien se tenir à table ; mon père est intraitable sur ce fait. Les cadeaux ne sont offerts que le matin suivant ; des cadeaux simples mais l’émerveillement est compris. Je me rappelle un camion vert, plusieurs années plus tard il me semble me souvenir de l’odeur. Le plaisir d’ouvrir le carton fait partie du cadeau et je suis heureux ces jours-là.

Mon seul et unique oncle Emile, est chef d'entreprise de travaux publics, c'est le grand copain de mon père surtout pour la chasse. C’est un personnage attachant et marrant, il a toujours le sourire et fait souvent des blagues. Avec lui je pense que la vie est facile, qu’il faut s’amuser, ne pas s’encombrer de principes ni de retenues. C'est avec lui que j'ai appris à rire.
Mon oncle a un associé et à eux deux ils ont construit une baraque en bois sur une dune au bord de la plage et mes premières vacances en dehors de chez moi, je les passe là-bas. Nous sommes à 20 mètres de la mer à marée haute et la nuit nous dormons bercé par le lent mouvement des vagues venant s'échouer sur le sable. Maintenant on n'a plus le droit de construire une cabane comme cela C'est magique ces balades le long des flots au soleil couchant, les phares balayant la mer à leur rythme différent comme cherchant quelques pêcheurs égarés. Des images de lieux infinis me viennent. J’ai envie de voyages, de contrées lointaines avec des plages de sable fin, des palmiers. Le monde m’appartient. Rêveur!!! Ces jeux dans le sable, ces soirées à quatre sur des matelas à même le sol formant un grand lit. A côté de nous réside une colonie de vacances entourée de grillage, ou les coups de sifflet rythment la vie des enfants. Nous sommes conscients de notre chance d'être du bon côté de la frontière, nous sommes libres. Seule notre tante nous accompagne elle est cuisinière de métier, un plaisir en plus j’apprends à apprécier la cuisine.

dimanche 28 février 2016

Quincet

Devant sa porte trônait un superbe pissenlit. Il me disait « tous les matins je pisse dessus ; il n’y a rien de tel pour le faire pousser ». J’étais un peu écœuré mais force était de constater que c’était le plus beau pissenlit à la ronde.
On l’appelait Quincet, son vrai nom, je n’ai jamais entendu son prénom ou bien je l’ai oublié.
C’était un clochard comme il en traine dans les campagnes, vêtu d’un  pantalon et d’une veste de toile bleue; casquette sur la tête on le repérait de loin; beaucoup s’en écartaient, l’errance et la pauvreté pouvant être contagieuses. Dans notre monde agricole fin des années cinquante beaucoup de croyances habitaient encore les âmes du village et il n’était pas rare de voir des femmes se signer quand elles croisaient ce genre d’individu.

Il avait travaillé un peu chez mon père mais le boulot et lui ne faisait pas bon ménage. Il a donc décidé de vivre de rapine et de l’aide des gens faisant de temps en temps un peu de jardinage. Mon père lui avait cédé un bout de bâtiment; nous avions trouvé un vieux poêle, une gazinière et un matelas et dans son deux pièces il semblait sinon heureux du moins à l’aise.
J’avais dix ans et j’allais le voir de temps en temps. Chez lui, c’est l’odeur qui m’importunait un peu; il y avait de vieux journaux et avec l’humidité cela sentait le moisi agrémenté de sueur pigmenté de saleté aussi. Il me fascinait un peu par son choix de vie, il semblait libre par rapport à mes parents qui trimaient. Raillant les gens pressés et accaparés par leur travail, il avait le beau rôle, même en situation précaire. Dans mes yeux d'enfant il avait raison
.
A l’aube de l'adolescence je me posais des questions sur ce que je deviendrais et voir un homme qui avait décidé de rester à ne rien faire me faisait rêver et peur à la fois. Comme beaucoup de gens dans son cas, il philosophait à ses heures perdues. Il avait bourlingué, connaissait la capitale et d’autres contrées. Je restais donc là, assis sur la marche de pierre un peu fraîche, à l’écouter me raconter ses aventures qui s’enrichissaient au fil des récits. Le but était de voyager dans ses pensées et si parfois il s’évadait de la réalité en l’enjolivant,  je restais complice de ses errances. Au début des années soixante on avait une vision un peu réduite du monde que nous donnaient deux chaines de télévision aseptisées; lui  me faisait voyager à sa façon, me montrant d’autres endroits que celui du travail où je baignais déjà petit. A la ferme nous sommes confrontés au monde professionnel tôt car nous vivons sur le lieu même du travail de nos parents. C’est donc le coté  baroudeur et l’aventurier qui me faisaient rêver en entendant ses récits rocambolesques. Je ne me rappelle plus dans quelles régions il disait avoir posé ses pas, il ne m’en reste que des images floues mais pleines de mystères qui entretenaient mon imagination débordante.

Parfois il faisait une descente dans la cave et ivre de cidre il devenait méchant, insultant mon père qui l’avait aidé. Ces jours-là, la magie ne fonctionnait plus entre nous, mes rêves se brisaient sur la dure réalité du présent, je comprenais que la vie est autre que celle qu’il voulait bien me décrire. Il me faisait même peur voulant se battre avec mon père, la violence de ses paroles me glaçait.Comment ses mots pouvaient distiller tant de haine. Puis les jours passant je retournais le voir, il ne semblait pas se rappeler ses colères et débordements; peut-être accumulait-il la rancœur de sa pauvreté comme un carburant qu’il devait libérer au risque de ne plus accepter sa condition.
Un jour il me montra un gros clou planté dans la poutre qui traverse sa pièce il me dit : « tu vois c’est là qu’un jour je me pendrais quand je ne pourrais plus! »  Je ne comprenais pas pourquoi un jour « il ne pourrait plus!» n’ayant que la vision d’un enfant innocent des accidents de la vie. Plus tard, j’avais vingt ans, j’étais au service militaire, ma mère m’écrit « Quincet s’est pendu à la poutre de sa maison c’est ton frère qu’il l’a découvert et ton père l’a dépendu !». Seul mon père et mon frère ont suivi son corbillard jusqu’à sa dernière demeure.

Le peu d’innocence qu‘il me restait est parti avec lui ce jour-là. Bien sûr ce n’était que Quincet, un clochard, mais parfois on peut avoir des rencontres qui vous marquent même si elles paraissent insignifiantes  à l’aune d'une vie. Quelque chose quelque part à l’intérieur de moi reste et vient me rappeler de temps en temps qu’il y avait chez nous un clochard qui vivait là.
Il se nommait Quincet.

samedi 23 mai 2015

Il en manque une!

Il venait de faire à peu près un kilomètre pour aller chercher les vaches dans le pré. Il les avait entassées dans le parc jouxtant la salle de traite, s’était assis et attendait.
C’était l’été nous prenions le café de cinq heure cet après-midi-là.

Il faisait bon et la fenêtre était ouverte. Par celle-ci nous pouvions voir les vaches parquées. Mon père regarde et soudain crie : « Il en manque une ! » Turc qui nous fixait tourna la tête vers le troupeau comme pour les compter. Il se leva et couru dans la prairie. Quelques instants plus tard il ramenait une bête,un peu trop vite d’ailleurs on ne fait pas courir une vache allant à la traite. Turc n’aimait pas être repris dans son travail et cette vache allait s’en souvenir. Le moteur de la machine à traire se mit en route,une porte s’ouvrit, le travail de Turc continuait, il devait faire entrer les vaches quatre par quatre.

Turc était un chien, un bâtard, pas de race ou plutôt de plusieurs. Mon père se targuait de bien dresser les chiens au travail, l’intelligence de la bête comptait pour beaucoup dans cette science. Turc est le plus doué que j’ai connu, il était un être entre chien et homme comme on peut en croiser rarement. Rare de voir des animaux qui ont quelque chose en plus. La manière dont il regardait dans les yeux le prouvait il semblait nous comprendre rien qu’en nous observant ; on avait l’impression d’être jugé lorsqu’il posait son regard.
Il nous arrivait d’aller travailler dans nos champs à trois ou quatre kilomètres. Turc voulait toujours nous accompagner dans la voiture, il était le premier à sauter dedans,  assis derrière, le nez au vent de la vitre entr’ouverte. Quand l’heure de la traite approchait, notre travail n’étant pas terminé mon père se tournait vers le chien et lui disait : « Il est l’heure des vaches ! » Turc levait les oreilles et après quelques secondes d’hésitation (j’allais dire de réflexion mais …) partait à travers champs et lorsque nous revenions les vaches étaient prêtes à la traite. Notre berger les surveillait.
La vie de Turc ne pouvait s’accomplir sans l’homme bien qu’il dormait dehors, il nous attendait à la porte le matin pour nous saluer d’une cabriole afin de montrer son contentement. Il comprenait les réactions de l’humain et scrutait le visage de la personne comme pour tester l’humeur.

Il devait participer aux travaux de la ferme, bien sûr son principal emploi était la traite mais il arrivait dans la journée que nous déplacions des bêtes d’un champ à un autre, à cette époque nous effectuions le trajet à pied avec les animaux empruntant des chemins et des routes, il fallait donc orienter le troupeau ; Truc passait à travers champs pour doubler les bêtes et lors d’un croisement de deux chemins, Turc se mettait en retrait dans un de ceux-ci de façon à ce que le troupeau, ne sachant pas où se trouvait le chien, file tout droit. Lors des ramassages de foin il lui arrivait de monter sur le plateau ou l'on charriait le fourrage, au fur et à mesure des rangs entreposés, il se retrouvait à plus de cinq mètre d'altitude. Pour redescendre il se laisser glisser sur le foin et sautait dans mes bras.

Je m’en souviens comme d’un compagnon de route également, il m’arrivait de m’asseoir sur une haie et rêver, je regardais la nature, Turc venait s’asseoir à mon côté en faisant semblant de fixer l’horizon; au bout d’un moment il posait sa patte sur ma cuisse pour me sortir de mes rêveries et m’occuper de lui. Je le prenais alors par la tête et le balançait; il revenait à la charge et soudain il courait à travers le champ pour revenir vers moi à toute allure, il adorait jouer. Je lui appris à jouer au foot, je tirais dans la porte d’un bâtiment de la ferme m’en servant de but. Turc avait vu le manège un jour il s’interposa entre la porte et moi et se mit au défi d’empêcher le ballon d’entrer dans la bâtisse. Il ne regardait pas le ballon, c’étaient mes yeux qu’il fixait et quand le ballon partait il se détendait pour le détourner du museau.
Voilà ce chien, bien que bâtard mais beau, était la crème des animaux.

Un jour revenant des fenaisons nous voyons ma mère désespérée.
« Turc est mort ! » annonça-t-elle.

Il était en pleine force de l’âge quelqu’un l’a empoisonné  pour une jalousie de chasse ou autre bêtise humaine. Turc est allé chercher ses vaches il est tombé plusieurs fois le nez dans la poussière, il a vomi; une fois les bêtes parquées il s’est étendu et la bave aux lèvres il s’est éteint; le travail était accompli malgré tout. Nous l’avons enterré tristement, il restera gravé dans ma mémoire et de temps en temps je me remémore la phrase : 

« Il en manque une ! »